dimanche 26 février 2017

Notes sur "Comprendre l'islam - ou plutôt : pourquoi on n'y comprend rien", d'Adrien Candiard

Je dois à un ami très cher, érudit et grand lecteur, la découverte du livre signé Adrien Candiard, édité dans la collection "Champs actuel" de Flammarion en 2016. Une découverte fort bienvenue. En une centaine de pages, sans temps morts ni verbiage, A. Candiard illumine et renouvelle par moments notre perception de l'islam. L'on apprécie une rédaction dénuée de passion, entièrement vouée à l'érudition sans pour autant verser dans la sécheresse, ce qui fait de ce livre un objet de valeur.

Adrien Candiard : Comprendre l'islam - ou plutôt : pourquoi on n'y comprend rien

Adrien Candiard : Comprendre l'islam - ou plutôt : pourquoi on n'y comprend rien
Flammarion 2016


Mais son contenu n'est pas pour autant dépourvu de surprenants silences ou d'inférences discutables. Je propose ci-dessous une synthèse suivie de quelques commentaires.

En résumé


L'ouvrage comporte une introduction, un développement en trois parties et une conclusion.

L'introduction plaide pour une compréhension objective et documentée de l'islam, sous peine, nous dit l'auteur, « de ressembler à Daech ».

La première partie « Deux impasses pour un paradoxe » nous invite à éviter deux erreurs courantes : « La première, c'est de croire que l'islam existe ; la seconde, de croire qu'il n'existe pas. » Cette formulation percutante sert une analyse qui sous-tend l'ensemble du livre : l'islam existe bel et bien sans pour autant représenter un bloc que l'on pourrait essentialiser. Il vaudrait mieux parler « des islams », au pluriel, tant la diversité des pratiques et des cultes est différente dans le temps et dans l'espace. La violence des islamistes est une réalité, mais ne définit à elle seule ce courant de pensée si divers. Sans cette conscience d'une véritable pluralité, tout discours concernant « l'islam » ne saurait qu'être expéditif et dénué de valeur intellectuelle. De plus, l'on ignorerait les deux grandes déchirures de cette religion, écrit A. Candiard, celle entre les sunnites et les chiites d'une part, et d'autre part les combats au sein du sunnisme pour définir l'orthodoxie.

La deuxième section, intitulée « Comprendre les crises de l'islam contemporain », explicite et développe les origines de ces deux déchirures. Le grand schisme est survenu autour de la succession de Mahomet, mais c'est au XXe siècle, lit-on p. 51, que le chiisme « devient un concurrent du sunnisme jusque sur son terrain privilégié, le monde arabe ». L'écho de la révolution iranienne de 1979 est considérable. La nouvelle République islamique s'oppose aux états sunnites s'efforçant de se constituer en modèles, comme la Turquie ou l'Arabie saoudite.

Mais le sunnisme lui-même est miné par une profonde querelle interne. L'islam impérial, qui organisait plusieurs puissances sunnites depuis le Moyen-Âge, s’accommode difficilement de la modernité. Ce modèle était parvenu à faire vivre « bon an mal an » des populations diverses en son sein, notamment en parvenant à une certaine sagesse rendue possible par diverses interprétations, toutes légitimes, du Coran et de la tradition du Prophète.

L'effacement de ce pouvoir face à la montée en puissance de l'Occident encourage la naissance du salafisme, un courant de pensée qui prône un retour aux sources de la tradition, en réaction au dévoiement de l'islam impérial. « La majorité des salafistes sont quiétistes », écrit A. Candiard page 69, mais attention : « toutes les dérives terroristes naissent de l'idéologie salafiste » (p. 81)

Il est donc de la première importance, insiste l'auteur, de bien distinguer ce que l'on appelle islamisme ou islam politique, héritier de l'islam impérial, organisé autour d'un état, et le salafisme, inspiré par une époque mythique et dès lors disposé à « dynamiter les structures politiques modernes » (p. 80.) Les Frères musulmans, le régime iranien ou le FIS algérien relèvent de la première catégorie. Sous la bannière du salafisme, en revanche, l'on trouve Al-Qaida, l'Etat Islamique, le GIA et plus généralement les terroristes djihadistes.

La 3e partie, « De quelques questions légitimes (et quelques idées reçues) », discute trois interrogations fréquentes. « L'islam est-il incompatible avec la démocratie ? », « Peut-on interpréter le Coran ? » et « L'islam est-il irrationnel ? » . Je reviendrai plus bas sur certaines questions et les réponses apportées.

La courte conclusion rappelle la nécessité de penser l'islam comme un monde pluriel, et s'interroge sur l'expression « islam modéré ». Le problème c'est que cette injonction sous-entend que « les salafistes sont davantage musulmans que les autres » (p. 119) : est vraiment le message à faire passer quand on exhorte les musulmans à se "modérer" ?

Quelques notes


Le livre, on l'a dit, est très bien écrit et je ne peux qu'en recommander la lecture. Je voudrais néanmoins souligner quelques passages qui posent question. Je ne m'attacherai pas ici à des points de doctrine, que ma faible connaissance du domaine ne me permet nullement de discuter, mais à certaines inférences qui tendent le discours.

La violence

Le Coran est "un texte à peu près incompréhensible" (p. 25) et seule une interprétation permet d'en saisir le sens. Et encore, ces interprétations sont multiples, rappelle A. Candiard. A partir de ce constat, on aurait aimé savoir quelles sont les différentes interprétations possibles du verset du sabre, ou d'autres sourates de la même veine, qui appellent à la lutte. On entend bien que le livre sacré est lui-même d'une lecture ardue, il n'en reste pas moins que certains de ses passages sont d'une grande clarté. L'auteur en recopie deux, page 14, un "guerrier" et un "pacifiste". Aussi saisit-on avec peine la précaution de langage annonçant, p. 28, que le texte coranique n'est pas violent tout en offrant "une certaine disponibilité à un usage violent". Est-ce "offrir une certaine disponibilité" que d'appeler sans nuance au combat et à l'humiliation ?

La réponse se trouve sans doute dans l’interprétation contextuelle abordée par A. Candiard, sans être outre mesure explicitée. On aurait pourtant aimé savoir si la notion des "deux Corans" (celui de la Mecque et celui de Médine) professée par certains commentateurs repose sur des bases solides.

La démocratie

On lit avec grand intérêt les pages expliquant que les islams, si divers, donnent toutes les possibilités à une pratique apaisée et respectueuse de s'épanouir. Sans entrer dans le détail de l'argumentaire – ce que je serais bien incapable de faire – j'observe que cet apaisement relève plus du désir inaccompli qu'autre chose. Même dans les pays musulmans les plus « apaisés » ou, disons, les plus « démocratiques », on est désolé de lire dans la presse les condamnations pour blasphèmes ou pour pratiques homosexuelles. Comment ne pas s'étonner qu'un islam si multiforme, et ouvert à maintes possibilités d'épanouissement, ne se soit jamais développé, à travers tant de contrées et au fil de l'époque contemporaine, dans le sens d'une société respectueuse des choix intimes des individus ?

Quand les faits démentent une analyse, il n'y a guère que trois solutions : admettre que l'analyse est fausse, apporter des faits nouveaux qui la soutiennent, ou s'inscrire dans un futur hypothétique. C'est cette troisième voie que choisit l'auteur, tout en restant prudent sur le sujet. L'histoire moderne, écrit-il, « nourrit le soupçon » (p. 85-86) sur l'adéquation entre islam et démocratie. Mais, ajoute-t-il aussitôt, cette même question ne s'appliquait-elle pas à Allemagne en 1945 ?

La valeur opératoire d'une telle comparaison est discutable. L'Allemagne avait été avant le nazisme une démocratie, et si une question devait être posée après la guerre, c'était celle de savoir si elle pouvait le redevenir, et non le devenir, ce qui n'a pas du tout le même sens ni la même portée historique. La question se pose bien davantage au sujet de la Russie, et l'actualité nous porte à penser qu'un horizon démocratique dans ce pays n'est encore, au mieux, qu'une lointaine perspective.

Au crédit de sa thèse, A. Candiard souligne (p. 96) que les législations civiles ont été adoptées dans un grand nombre de pays musulmans au XXe siècle, par un vote parlementaire ou d'autres procédures non religieuses, ce qui semble contredire une incompatibilité de l'islam avec la démocratie.

Ce manque de recul surprend. Les plus sévères dictatures n'ont-elles pas eu de parlements, et même des parlements élus ? Contrairement à ce que peut faire croire sa stricte l'étymologie ("souveraineté du peuple"), l'existence d'élections ne suffit en aucune manière à définir à elle seule une démocratie. Il faut déjà que ces élections ne soient pas biaisées : on a connu, hélas, trop d'exemples de scrutins à bulletin unique ou avec des listes fantoches. Et elles doivent être encadrées par un système de valeurs qui place les droits naturels (comme la liberté de conscience) au-dessus des choix du peuple.

Existe-t-il des faits nouveaux qui iraient dans le sens d'Adrien Candiard ? Je suis prêt à admettre que certains pays musulmans sont respectueux de l'individu athée, de l'homosexuel ou du lecteur de Salman Rushdie, mais, jusqu'à plus ample informé, je n'en connais pas.

L'hypothèse est-elle alors fausse ? Je n'ai pas la réponse. J'observe simplement qu'un regard empirique n'incite pas à l’optimisme.

Une 3e déchirure ?

Les pages consacrées à la double crise interne (p. 44 et chapitre 2 : opposition entre sunnites et chiites, lutte pour l’orthodoxie au sein du sunnisme) sont passionnantes. On peut se demander s'il n'existe pas une troisième déchirure. Le hiatus entre le confort contemporain, procuré par les bienfaits médicaux et technologiques, et l'ambition d'une civilisation millénaire, n'est peut-être pas sans conséquence sur l'homme de la rue, au Caire ou ailleurs, bien obligé de se rendre à l'évidence d'une certaine stérilité de sa société dans ce domaine.

Cette "déchirure" est-elle une fatalité ? On veut penser le contraire. Certains états musulmans comme la Turquie, cette "Chine de l'Europe", ont développé un appareil industriel de valeur soutenu par une économie capitaliste (mais guère "libérale" comme il est mentionné à tort p. 78.) A quand un passage au stade de l'innovation technologique ? La réponse est sans doute étroitement liée à celle de la démocratisation, dont nous avons parlé plus haut.

Il reste intéressant de noter que des mouvements salafistes, en dépit de leur promotion des lointains temps du Prophète, s’accommodent fort bien de la technologie. L'Etat islamique s'appuie sur une importante expertise de l'internet et des smartphones. Et l'on mesure la distance qui les sépare de communautés anabaptistes, comme celle des Amishes, qui se réclament elles aussi d'une pureté originelle, en l'occurrence celle des premiers chrétiens. Il est curieux que ce même objectif produise deux résultats opposés. Les Amishes refusent la technologie et cultivent la non-violence. C'est peut-être aussi le cas des salafistes quiétistes, mais certainement pas celui des mouvements guerriers, experts à la fois en technologie et en atrocités.

Le futur

Une chose surprend dans Comprendre l'islam. Son rédacteur place toujours la croyance en Dieu comme préalable à toute réflexion sur l'avenir des musulmans. Page 98 : « demander aux musulmans de renoncer à la révélation  » ? Cela est « impossible » : « c'est exiger d'eux de renoncer à l'islam. »

Je vois ici un point de désaccord. Un pays chrétien n'est pas un pays composé d'une majorité de fidèles chrétiens. C'est un pays où la plupart des gens admettent leur attachement à la civilisation chrétienne et se reconnaissent dans les valeurs de cet héritage. La différence entre les deux, c'est la notion de croyance. Chacun d'entre nous connaît des chrétiens pas du tout croyants. Le mot "chrétien" définit dès lors deux populations. Celle des fidèles est naturellement incluse dans celle, plus large, des porteurs d'un héritage. Ces derniers ne s'attachent pas particulièrement au fait que Jésus ait, ou non, marché sur l'eau. Les récits bibliques sont un corpus de textes qu'il ne tiennent pas forcément pour sacrés, disons qu'ils y pensent comme l'on peut évoquer les légendes de la Grèce antique, avec intérêt ou non, mais enfin, sans se préoccuper outre mesure de leur contenu.

Or, j'ai connu beaucoup de musulmans qui se moquaient comme une guigne de savoir s'il y avait eu révélation ou non, restaient étranger à toute pratique rituelle et ne se préoccupaient guère de connaître l'origine des mets qu'on leur servait. Ce ne sont pas des vrais musulmans ? Eh bien, tout dépend de quoi l'on parle. Il n'en sont pas au sens de fidèles. Mais ils en sont bien comme porteurs d'un héritage. Car, si l'on prend soin à distinguer les multiples facettes d'un islam si divers, il devrait en être de même avec les individus de cette civilisation. Beaucoup sont croyants, sans doute, mais certains ne le sont pas, ou bien dirons-nous, ils croient « avec distance », comme le font bien des Occidentaux envers la chrétienté. 

Cette distinction est essentielle : sans elle, on méconnaîtrait cette réalité ténue mais cependant tangible de musulmans nullement gouvernés par leur foi tout en étant attachés à leur tradition. Et c'est bien dans cette fragile différence que j'entrevois, pour ma part, le mince espoir d'un islam moderne et apaisé. 



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Ces quelques commentaires ne sauraient amoindrir en quoi que ce soit l'immense intérêt procuré par Comprendre l'islam. J'ai voulu, à travers ces "notes de lecture", approfondir certaines idées abordées par ce livre, et chacun peut comprendre qu'un thème si vaste ne peut être épuisé par un essai conçu pour être concis et voué à l'efficacité du discours. Peut-être un prochain ouvrage d'Adrien Candiard nous permettra d'explorer certains des thèmes effleurés ici : nous l'attendons avec impatience.

Alain Chotil-Fani, février 2017

jeudi 2 février 2017

Fillon et la soupe au Canard

Eh ! Monsieur du Canard, où étiez-vous quand le crime fut commis ?



Tout le monde déplore avec juste raison les agissements d’un élu qui a été pris la main dans la marmite, mais personne ne remet en cause la marmite elle-même. Car enfin, que de telles pratiques aient pu perdurer pendant plus d’une décennie sans que cela ne fasse scandale, cela pose un sacré problème. Que dirait-on d’une police qui s’enorgueillirait de boucler un truand dix ans après un hold-up réalisé au vu de tous ? Et nos autorités judiciaires n’ont-elles pas prévu un petit budget pour faire un minimum de contrôle sur les finances distribuées à nos élus, parmi les monstrueux 57% du PIB consacrés aux dépenses publiques ?

Ben non. C’est que, voyez-vous, le système est un authentique pousse-au-crime. Les turpitudes qu’il permet (on n’ose écrire : « qu’il encourage ») en font un terreau de népotisme, de passe-droits de tout poil, de financements douteux sur le dos du contribuable.

On aura la peau de Fillon, se réjouissent certains. Bien. Mais personne ne parle d'avoir la peau du mammouth gavé de subventions qui rend justement possible des dérives à la Fillon. Le mot dérive est sans doute mal choisi : dans la logique interne des choses, il s’agit d’une marche normale des événements. Car l’échafaudage qui soutient la charpente démocratique a un vice de forme. Il a été fait en temps de guerre, pour un chef de guerre. La Ve République encourage le monarchisme, les dérives courtisanes, récompense les flatteurs et habiles intrigants en faisant taire les contre-pouvoirs. La constitution gaullienne a fait de notre système politique une institution obèse, pataude, à la fois toute-puissante et inefficace, qui engloutit jusqu’à la nausée l’argent des contribuables. Le résultat, on le voit aujourd’hui. Mais châtier le coupable ne rendra pas la pétaudière plus vertueuse.

La presse est-elle un contre-pouvoir ? Quand elle se déchaîne des lustres après les faits reprochés, on en doute. Imagine-t-on Woodward et Bernstein publier la bombe du Watergate au beau milieu des années 80 ? Ah, mais c’est vrai, c’étaient des journalistes, eux. Et leur journal ne bénéficiait pas des prébendes généreuses d’un état bienveillant. Doit-on s’étonner qu’une presse subventionnée puisse s’interroger à deux fois avant de donner un coup de pied à la marmite où mijote la soupe si savoureuse ? Le Canard, si fier de ne pas infliger de publicité à ses lecteurs, ne crache pas, semble-t-il, sur une manne de plus d’un demi-million d’euros en guise de compensation du tarif postal, si l’on en croit ceci. On aura connu des rebelles plus soucieux de leur indépendance. 
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