lundi 10 août 2009

Un jour aux bains

Dimanche matin. Non sans appréhension, je prends un forfait hammam + gommage + massage + thé à la menthe au guichet de la Mosquée. Le caissier me tend des bracelets de couleur répondant aux options souscrites. Me voilà dans le vestiaire.

Il n'y a pas grand monde et je m'en réjouis. Revêtu d'un maillot short jaune, une serviette façon Caraïbes à l'avant-bras, je pousse l'entrée des bains turcs. Bon, la première pièce est celle des toilettes. Continuons. J'entre au hasard des ouvertures pratiquées dans les différentes pièces de l'édifice, pour enfin trouver une salle carrée d'environ 10 mètres d'arête, dont les côtés sont aménagés en niches. Chaque niche possède deux robinets. J'essaye le premier : l'eau est chaude. Puis le second : l'eau est brûlante. Me voilà prévenu : voici le domaine des éléments extrêmes, l'eau et le feu. Dans le fond, une dernière petite salle emplie de vapeur blanche. La chaleur est intense. Je remarque une petite piscine dans laquelle personne ne barbote. Est-ce réellement une piscine ? Dans le doute, je préfère ne pas tenter l'immersion. Je renonce au bain de vapeur, trop vif, et décide d'explorer les lieux. Déception : l'impression d'immensité est factice. Les autres portes ne donnent que sur des petites pièces avec des douches, sans autre issue. Le saint des saints est la salle carrée. Visiblement c'est là que l'on vient s'étendre et transpirer.


Le hammam s'emplit peu à peu. Bien des gars sont munis d'un rasoir bic avec lequel ils lissent consciencieusement leur cuir. "Le poil, voilà l'ennemi", pensé-je in petto. Dans un coin, un petit vieux fait d'ahurissants exercices d'assouplissement. Il n'a pas un gramme de graisse, ça aide. Je vois passer un jeune adulte les joues cachées sous une mousse imposante. Encore un candidat au rasage... Un autre a carrément pris sa trousse de toilette, a sorti la brosse à dents et le Tonigencyl, et se frotte vigoureusement les incisives, avant de cracher le tout dans le puits central. Cette proximité me met mal à l'aise, j'ai l'impression d'avoir des inconnus dans ma salle de bain.

N'ayant pas encore épuisé mon option gommage, je me mets en quête du masseur. Je trouve à l'entrée des Bains deux tables occupées par des clients en plein massage. Travaillant sur la table de droite, un jeune masseur au teint cuivré, collier de barbe impeccablement soigné se terminant en simili-bouc. On dirait une représentation du Prophète jeune, quand il épousa Khadija. Sa taille a la souplesse de la liane, et il me paraît le candidat idéal pour jouer le Fils du Cheik, ou pour faire un chèque au FIS, je ne sais trop. La seconde table est desservie par une dame d'un certain âge, si j'en crois sa longue et terne chevelure nouée par un simple chouchou. Son aspect me rappelle vaguement la prof de TP Électricité, grande bonde sur le retour dont l'expérience supposée faisait jaser les jeunes écervelés d'étudiants que nous étions. "Va pour la masseuse", me dis-je. Je m'approche donc de sa table. Consternation : ce n'est pas du tout une dame, mais une sorte de hippie de la grande époque, au visage émacié et à la crinière si abondante qu'elle m'a abusée.

L'autre me voit et s'empare de mes bracelets. "Je m'occupe de vous !" lance-t-il d'un air mi-agacé mi-"vient pas m'emmerder, toi". Je demande si j'attends ici. "Non, vous allez vous refroidir. Allez donc au chaud", et il accompagne cet ordre sommaire d'une mimique ambiguë.

Me voilà revenu dans la salle carrée. Je vois que le bassin, dans la pièce de vapeur, est occupé par un gaillard ventripotent, immergé jusqu'à la nuque. C'est donc bien une piscine. Je m'y plonge à mon tour. Pauvre de moi ! L'eau est glaciale. Impossible de m'acclimater à ce bain polaire. Je redoute la syncope et décide de patienter sagement dans la salle carrée jusqu'à l'arrivée de mon hippie de masseur. C'est l'affluence. Un jeune ismaélien vient se frotter avec application l'arrière des cuisses juste sous mes yeux. Est-ce voulu ? Y a-t-il un sous-entendu dans ces pratiques ostentatoires ? Mon corps est couvert d'une épaisse transpiration.

Heureusement l'heure du gommage est venue. Muni d'un gant de crin, le chevelu me racle le dos, les jambes, les bras. Le traitement est revigorant, à la limite de la douleur. Je me sens tout chose, quoique crispé par la position requise pour l'opération : allongé sur un mince matelas, à même le sol, les bras en croix et totalement exposé. Faut avoir confiance ! Mais j'en sors entier, mise à part la couche supérieure de mon derme dont m'a si obligeamment dépouillée mon ami John-Lennon-aux-doigts-de-crin. Passons au massage. "Pas si vite, me dit John. D'abord, il faut vous chauffer un peu". C'est sa phrase fétiche, à celui-là, ma parole ! Bref, je trimbale ma carcasse une nouvelle fois dans la salle carrée, investie par des bandes de jeunes (comme on dit aux infos) au regard façon De Niro. Certains sont en slip kangourou, d'autres ont la taille si basse qu'on distingue l'amorce du sillon parafessier. Pauvre de moi !

Le massage a lieu dans le vestibule d'entrée. Pas grand-chose à craindre, dorénavant. Crinière de feu profite de ma situation allongé sur le ventre pour me toquer différents points du corps avec ce que je ressens être un petit marteau. Pas désagréable, surprenant et inédit. Puis il roule quelque chose de sphérique sur mes omoplates. Étonnant. Revenu sur le dos, je demande des précisions. Le petit marteau est composé de je ne sais plus quel bois censé éveiller des énergies positives, ou quelque autre calembredaine de la même eau. Quant à la petite boule, elle a l'aspect d'une pomme de pain, dont les aspérités sont censées réguler les fibres musculaires "comme une grille dans un champ de blé". Mouais ! Mais le côté agréable de ces pratiques ne fait pas de doute. Le gars termine par un massage plutôt classique, m'aspergeant généreusement d'huiles essentielles, tout en pérorant sur la faillite du monde moderne, la perte du sens, la beauté des ondes positives, la force tellurique, le végétarisme, la méditation, les essences aromatiques, les encens, la nourriture bio. Un peu plus, je le sens, il allait me proposer un voyage sur Sirius.

Moulu mais entier, donc heureux, je savoure un thé à la menthe en méditant sur cette expérience si neuve. A renouveler ? je ne sais pas. Trop tôt pour le dire. Mais dorénavant je fais partie de ceux qui savent - qu'il faut mettre un pagne, et non un maillot short jaune, sous peine de se faire tancer par un soixante-huitard défraîchi.
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