vendredi 18 novembre 2011

« Les nouveaux maîtres du monde » : une critique

Sauf à vivre en ermite, nul n’aura échappé aux multiples évocations de la banque Goldman Sachs à travers la presse depuis le début de la crise. L’homme de la rue n’a vraisemblablement pas le temps et les connaissances lui permettant de suivre les péripéties économiques auxquelles cette banque est liée. Or, depuis quelques jours, une vidéo intitulée « Les nouveaux maîtres du monde » tourne sur les réseaux sociaux. Elle parle de la banque américaine et de ses pratiques déshonorantes. On me l’a envoyée. Je l’ai regardée. Voici ma critique.



Un documentaire pour Canal+ de Jean-Luc Léon. Son titre : « Les nouveaux maîtres du monde ». Pas de point d’interrogation. L’intitulé de cette production de près de 50 minutes est révélateur : il ne s’agit pas de se poser la question de qui dirige le monde, mais de démontrer la thèse que cette administration est déjà opérationnelle, avec à sa tête Goldman Sachs.

Pourtant, la voix off du narrateur-enquêteur annonce vers la fin de la vidéo, à la minute 42 : « Sont-ils les maîtres du monde ? Non, ils sont juste les meilleurs, les meilleurs composants d’un explosif assez puissant pour faire imploser le système. ». L’alchimie d’un explosif capable d’une possible implosion est déjà risible en soi, si elle ne donnait le ton de ce long reportage brassant maintes paroles d’experts sans parvenir à en extraire une démonstration articulée. Et ce commentaire bien tardif vient à lui seul ruiner l’intitulé de la vidéo, ravalé au rang de fausse vérité. Sont-ils les maîtres du monde ? Oui, en accord avec le titre, car les informations du reportage tendent à le faire penser. Non, en contradiction avec le titre, car ce même reportage affirme explicitement l’inverse.

En réalité, cette vidéo mélange deux théories sans faire la part des choses, ce qui prive le spectateur d’une meilleure compréhension du dossier.

La première thèse est que la finance est pourrie. On ne parle pas ici de certains acteurs qui se comportent en criminels, mais bien « du système financier ». Le système est coupable de favoriser les voyous économiques, de les aider à imposer leur vision du monde, fondée sur le seul profit. Le capitalisme est en accusation, coupable d’exploiter les talents des ex-employés de Goldman Sachs pour diriger le monde. Pour le dire autrement, Goldman Sachs, plus puissant que les états, n’est que le résultat de ce « système » mauvais en soi, que l’on ne saurait réformer sans le détruire, puisque le système est devenu lui-même une émanation de Goldman Sachs. Combattre Goldman Sachs, c’est combattre l’état, militer contre le capitalisme.

La deuxième thèse est que Goldman Sachs a profité de l’absence de l’Etat pour prospérer, spéculer sans vergogne et mettre sa puissance financière au service de la corruption. Cette étreinte coupable entre le pouvoir économique et le pouvoir politique explique pourquoi la banque a pu échapper à la justice et sortira vraisemblablement indemne des charges qui pèsent sur elle. Combattre Goldman Sachs, cela passe par une réhabilitation de l’état, dont l’un des rôles est d’arbitrer les marchés et ne pas être partie prenante en vertu de la séparation des pouvoirs.

Tiraillé entre ces deux visions des choses, qu’il ne dissocie nullement au demeurant, le documentaire déçoit. On apprécie certes qu’il donne la parole à un « défenseur » de Goldman Sachs. Mais à quoi bon interroger un défenseur, sans lui poser les questions sur les pratiques spéculatives que l’on reproche à la banque ? Goldman Sachs serait à l’origine de la crise, nous dit-on ; Goldman Sachs entreposerait de l’aluminium pour faire baisser les cours : que dit la défense ? Et pourtant, si l’on tient un défenseur d’une cause, c’est bien pour lui soutirer des arguments en faveur de la cause qu’il défend, les examiner, les confronter aux faits et se faire une opinion.

Mais dans ce reportage, cette pratique est soigneusement évitée. Plutôt que d’examiner des points de vue, le journaliste blague gentiment sur la calvitie d’un interlocuteur. Est-ce pour le faire apparaître sympathique ? Quand les minutes sont comptées et le sujet si riche, la moindre des choses serait de profiter du temps imparti pour mieux informer le spectateur et non lui faire subir des blagues sans intérêt.

De même quand Pascal Canfin (député Europe Ecologie Les Verts, chose non mentionnée dans le reportage) est questionné, on aimerait voir interrogé cet élu sur ce qu’il compte faire. On peut dénoncer tant qu’on voudra les liens nauséabonds entre des hommes politiques et des organisations financières. Pourquoi pas ? On ne les flétrira jamais assez : qui ne partage pas ce sentiment de scandale ? Mais l’élu n’est pas un consommateur du café du commerce juste bon à s’indigner, pour reprendre un verbe à la mode. C’est un homme mandaté pour agir. Or de l’action politique, ici, il n’en est guère question.

L’animation de la 15e minute se veut-elle un hommage à Michael Moore ? On nous explique avec des petits personnages animés – on aurait aimé un exposé moins infantile – que des anciens de Goldman Sachs ont travaillé dans les gouvernements Clinton, Bush et Obama. Oui, mais on ne nous dit pas ce qu’ils ont effectivement réalisé. Certes, Paulson a sauvé les banques. Mais fallait-il les laisser s’effondrer ? Si on n’avait pas sauvé les banques, on aurait pu hurler à cette loi de la jungle que ce reportage dénonce avec fermeté. Mais on les a sauvées, donc on a aussi sauvé Goldman Sachs. Le piège se referme : quel que soit le choix politique, la vilenie capitaliste est mise en accusation. Une telle manière de raisonner est typiquement celle de l’idéologie : le réel n’a aucune espèce d’importance, les préjugés l’emportent.

Nous avons même droit à l’image élimée du « renard à qui l’on confie la garde du poulailler », pour souligner que certains ex-employés de Goldman Sachs ont été nommés à des rôles de gendarmes du marché. Au-delà de la formule, que s’est-il passé ? Ces personnes ont-elles réalisé leur mission ? Ont-elles failli ? Goldman Sachs a-t-il bénéficié d’un traitement de faveur ? On le ne saura pas. Le documentaire ne dit rien à ce sujet, quand son rôle est de présenter des faits. L’annonce de cette nomination suffit, semble-t-il, à discréditer l’ensemble du système financier. Quant à nommer un ex-banquier à un poste de régulation, on ne voit pas ce qui choque a priori : plutôt faire appel aux gens qui connaissent les dessous des affaires et les trucs du métier, qu’à des novices que l’on bernerait dans toutes les largeurs. Mais M. Léon ne nous dit pas quel genre d’animal il verrait pour protéger le poulailler, à moins qu’il n’emploie la métaphore animalière que pour désigner des individus qui lui déplaisent, suivant en cela une certaine pratique éprouvée du XXe siècle.

« Leur état d’esprit s’étend sur la planète tout entière », poursuit le commentaire avec effroi, alors que la Terre est recouverte de petites fourmis sortant en masse du repaire nord-américain. Et d’annoncer la liste des républiques bananières sous la coupe des anciens de la vilaine banque : le Canada, le Royaume-Uni, l’Union Européenne, le Nigéria. Et après ? Avec quelles conséquences ? On ne sait pas. Que des grands professionnels de la finance aient été employés par l’une des plus importantes banques, plutôt que par la Caisse d’Epargne du coin de ma rue, n’est un motif de surprise que pour les naïfs. Que certains d’entre eux se tournent vers la politique et se voient confier des responsabilités dans des gouvernements n’est pas non plus en soi cause de scandale. Ce qui serait scandaleux est que ces personnes continuent de servir Goldman Sachs en profitant de leur statut d’homme politique, au lieu d’accomplir leur mission publique.

Or de cela, nous ne saurons rien. Encore une fois le documentaire invite à extrapoler au lieu de présenter les faits. Si Mark Carney, en tant que gouverneur de la Banque du Canada, a cherché à « détruire l’économie », chose « plus rentable que de la soutenir », comme il est dit dans ce documentaire ; si M. Carney a versé des prébendes à son ancien employeur ; si M. Carney a spéculé contre l'aluminium ; si M. Carney a tissé des liens occultes avec un réseau formé d’autres dirigeants issus de Goldman Sachs ; si M. Carney, enfin, a manœuvré de manière à conforter Goldman Sachs dans son rôle de Maître du Monde, que cela soit annoncé sans détour. J’apprécierais que l’on me présente, soit des faits, soit des faisceaux d’hypothèses convergeant dans cette même direction, pour que je me fasse un avis éclairé. Or, rien n’est dit ici, sinon « Mark Carney, ancien de Goldman Sachs, est devenu gouverneur de la Banque du Canada. » Point. C’est tout. Cela est censé être le scandale.

A quoi bon continuer, parler de certains détails gênants - simulations d’applaudissements, conversation téléphonique reconstituée, accompagnement sonore tendancieux, sous-entendus d’un complot planétaire… ? L’exercice est inutile. Le documentaire donne la parole à des intervenants qui s’inscrivent dans deux familles de pensées opposées, sans même commencer à les ordonner, ajoutant ainsi plus de confusion que de lumière sur une affaire complexe. Il est intéressant de noter que le mouvement des Indignés new-yorkais procède de la même duplicité : alors que certains veulent mettre à bas le capitalisme, d’autres réclament une implication plus forte d’un l’état libéral affranchi des pressions financières.

A titre d’exemple, la déclaration du sénateur de Delaware, Ted Kaufman, à la minute 23. Son témoignage sur la relaxe de Goldman Sachs est du plus haut intérêt : la banque a pu procéder à des pratiques de voyou à partir du moment où le FBI s’est occupé de la lutte anti-terroriste, plutôt que du combat contre la délinquance financière. Si cette hypothèse était vraie, elle confirmerait admirablement la thèse de ceux qui déplorent la faillite de l’état dans ce domaine. Dès que les autorités baissent la garde, les pratiques scandaleuses apparaissent. Dommage que le documentaire n’ait pas su – ou voulu - exploiter ce filon fertile.

jeudi 3 novembre 2011

Les deux jeunes hommes et les incendiaires

Me promenant début novembre dans la cité des Rouges-gorges, je rencontrai Omar. Eh, l’ami ! lui dis-je. C’est justement toi que je cherchais, car il semble que tu aies été le témoin d’une conversation entre Rachid et Mustapha au sujet de l’incendie de Charlie-Hebdo, et je voulais savoir sur quoi avaient roulé les propos. Omar feignait à son habitude de ne point savoir de quoi je voulais parler, mettant dans cette réticence un prétexte à se faire prier. Puis il commença son récit en l'animant d'une ferveur sincère.


Rachid : Ainsi donc on a mis le feu à Charlie-Hebdo. Tu dois te réjouir, toi qui apprécies les mécréants, de cette publicité inespérée dont bénéficiera cette feuille de chou imbécile.

Mustapha : Ne soit pas cynique. Je n'aime pas que l'on se moque de ma religion, mais je pense être assez civilisé pour discerner ce qui relève de la satire des extrémistes plutôt que de la mise en boîte des simples fidèles. Il me semble que ce journal brocarde, à juste titre, ceux qui nuisent à notre foi. Nous les connaissons que trop bien, avec les multiples manifestations de leur obscurantisme, que l'on nomme Al-Quaida, charia, wahhabisme et tant d'autres. Ces gens-là ne peuvent s'accommoder de la liberté, parce que la liberté c'est aussi celle de ne pas entrer dans leur folie. Charlie-Hebdo en a été la victime.

Rachid : Tu vas un peu vite en besogne. Tout d'abord, l'enquête commence. Qu'il est commode de tout mettre sur le dos de nos frères de foi ! Je verrais bien dans cet attentat l’œuvre de provocateurs plutôt que de croyants. Qui a intérêt à faire passer l'Islam pour intolérant dans ce pays ? Réfléchis deux secondes et tu auras une belle liste de suspects. Ce ne sont pas les islamophobes qui manquent ici bas.

Mustapha : J'avoue ne pas saisir ce concept d'islamophobie. Critiquer l'islam est licite en France, comme dans tous les pays civilisés, n'est-ce pas ? Quant à vouloir nuire au message du Prophète, il est évident que les auteurs d'attentats se revendiquant de notre propre religion y parviennent avec une efficacité sans précédent. S'il existe des islamophobes, ce sont eux, et non les dessinateurs de Charlie.

Rachid : Tu persistes à imaginer que des musulmans sont les responsables de l'attentat. L'enquête est en cours, je le rappelle.

Mustapha : Tu as raison. Il n'empêche que la réaction de ceux qui nous représentent, ou qui se réclament de notre confession, nous rendent souvent complices objectifs de ce qui s'est passé. Lis la presse, Facebook, les commentaires des journaux en ligne. Je résume le discours : "c'est regrettable, mais ce journal ne l'a pas volé".

Rachid : Ce qui est la stricte vérité cependant. On n'insulte pas impunément un milliard de musulmans sans en supporter les conséquences. Or, dessiner le Prophète est un sacrilège. On pouvait l'ignorer dans ce pays, je l'admets, il y a quelques années encore. Mais le procès des caricatures aurait dû servir d'enseignement et éclairer les mécréants sur nos tabous. Il n'en ont pas tenu compte. Ce qui s'est passé est d'une logique imparable.

Mustapha : Ainsi donc tu préfères un salaud islamiste à un mécréant innocent ?

Rachid : Je crois en la communauté des croyants. L'Oumma réunit ceux qui ont embrassé la foi du Prophète. A ce titre, nous nous devons solidarité naturelle. Cette communauté nous donne une force sans égale. Le juste puissance de ceux qui ont choisi le chemin droit.

Mustapha : Permets-moi de ne pas te suivre sur ce terrain. Tout d'abord, ceux qui tuent des musulmans sont, hélas ! trop souvent des musulmans aussi. Quelle unité faut-il pour compter les morts ? La centaine de milliers, le million ? N'oublions pas ce qui s'est passé entre l'Iran et l'Irak, puis entre l'Irak et le Koweit ; les massacres en Syrie avec la ville de Hama pilonnée dans les années 1980 ; un certain mois de septembre en Jordanie, et les brimades quotidiennes subies de Jakarta à Rabat tous les jours que Dieu fait parmi tant d’autres affronts encore. La belle communauté que voilà ! Le chemin est peut-être droit, mais jusqu'à l'abattoir. Notre famille de pensée porte le massacre comme la nuée porte l'orage.

Rachid : Tu te crois sans doute fin en paraphrasant Jaurès. Fin et dans l'erreur. Ouvre les yeux. Nos propres batailles sont fomentées par les occidentaux. Qui a vendu des armes à Saddam ? Hafez el-Assad n'était-il pas un excellent client de Dassault ? Et Kadhafi même faisait miroiter l'issue d'un juteux contrat négocié par Sarko. Qu'il est aisé de donner des leçons quand on renonce à toute exemplarité !

Mustapha : Néanmoins, bien des nations sont armées sans posséder ce besoin farouche et jamais assouvi d'exterminer les peuples autochtones ou voisins. Je maintiens que cette lubie mortifère trouve sa trace dans un obscurantisme religieux dont on ne saurait exonérer l'Islam.

Rachid : Bien, avec de telles déclarations il ne te manque plus qu'à te déclarer apostat. On se demande bien pourquoi persistes à te réclamer d'une religion que tu juges si exécrable.

Mustapha : Pourquoi ? Parce qu’elle est aussi merveilleuse. Nulle contrainte en religion : je prends le meilleur et combats le reste. Je me garde de la tentation obscurantiste pour mieux cultiver sa tradition pacifique.

Rachid : Impossible. L'Islam est un tout.

Mustapha : Je te prends à ton tour à paraphraser Clemenceau. Non, mon ami. L'Islam ne peut pas être un tout ; ou alors, nous sommes tous perdus.

Dès lors, les deux amis ne dirent plus rien, et au bout d’un moment il se levèrent et rentrèrent chez eux, dit Omar. Ce dernier, comme à l’ordinaire après avoir assisté à une telle discussion, s’en fut prendre l’air à travers la cité des Rouges-gorges.

vendredi 29 avril 2011

Lettre d'un tortionnaire repenti

Monsieur le Président,


Vous savez qui je suis. N’importe si pour vos services je fus tantôt Radu Popescu, Iohann Moritz ou Harap Alb. Vous comme moi savons de quoi nous parlons, aussi prendrai-je le ton libre d’un adulte faisant usage de ses capacités intellectuelles et de sa mémoire, comme il se doit d’être en n’importe quel régime du monde libre – de cette sphère démocratique que vous dites défendre corps et âme, Monsieur le président.

Je suis sans illusion. Cette lettre, comme les autres qui l’ont précédées, risque de finir dans la corbeille à papiers. Me voilà parti comme à l’ordinaire pétri de bonnes résolutions, et dès que j’aurai une nième fois exposé les motifs de ma requête je n’aurai de cesse d’abjurer mes actions passées. Certains trouvent, dit-on, la catharsis par l’écrit. J’aimerais tant que ce soit mon cas.

Sans doute cela est-il possible pour l’homme ordinaire. Mais peut-on aspirer à une telle purification quand on porte dans sa chair le poids de l’histoire ? Jadis, mon passage à l’Ouest a permis aux démocraties de fabriquer de vigoureux anticorps contre l’infection marxiste. J’ai miné avec mes révélations tout le système communiste plus d’une décennie avant que le premier coup de pioche n’effleure même le mur de Berlin. Sans moi on l’attendrait encore, cette destruction libératoire. Ces dernières années, je suis l’homme qui provoqua l’invasion de l’Irak, à la recherche des armes de destruction massives. Qu’on ne les ait pas trouvées – ou plus exactement pas toutes trouvées – était parfaitement prévu. Vous le savez comme moi, j’avais moi-même conçu des programmes de destruction de masse, et je connais l’importance de préparer des cachettes solides pour de tels engins de malheur. Il n’est pas étonnant qu’elles soient introuvables, mais j’ai ma petite idée. Quoi qu’il en soit, sans ma parole d’expert, Saddam Hussein continuerait de parader, aurait peut-être rayé de la carte du monde quelques peuplades oubliées et se servirait d’Israël comme paillasson.

Mon travail intellectuel contribua à façonner le monde tel qu’il est aujourd’hui. Croyez-moi ou non, mais c’est ainsi. Sans moi, la politique internationale serait complètement différente. Je manque de modestie ? Mais je n’en ai cure. Seule la vérité m’importe, et du reste tout homme un peu informé peut confirmer mes assertions.

Croyez-vous que la certitude d’avoir rendu le monde meilleur rende ma vie sereine ? Je vécus, voyez-vous, toute ma jeunesse dans la Roumanie d’avant guerre. Temps heureux et indolents, sans aucun doute falsifiés dans mon esprit par l’insouciance de mon jeune âge, où la vie était rythmée par le pas nonchalant des chevaux et des vendeurs de journaux à la criée. L’on se pressait pour dévorer de croustillantes placintas de la calea Victoriei. Jean Moscopol faisait danser le beau monde, théâtres et festivals animaient tout le centre de Bucarest auréolée de sa réputation de Petit Paris.

Un concours de circonstances me fit connaître, jeune adulte, des autorités communistes. Ma mission était de surveiller de prétendus éléments subversifs. J’étais sérieux, fidèle, je savais rédiger des rapports. La politique ne m’intéressait pas. J’étais un bon client. J’étais honnête. Difficile à croire quand on se voue corps et âme à un régime aussi despotique, n’est-ce pas ? C’est pourtant la stricte vérité. Je n’avais aucune conscience politique. Le travail me plaisait, et mes employeurs me le rendaient bien. Sans y penser à mal, je grimpais les échelons. Un jour mon chef – un brave type un peu porté sur l’alcool mais qui avait le mérite de susciter la bienveillance de Moscou - me présenta à Mme Ceausescu. Je lui fis de l’effet : elle m’imposa comme sorte de conseiller occulte du pouvoir suprême. Désormais, tous les projets de surveillance du pays passaient par moi. Ou presque : je savais parfaitement être moi-même l’objet d’une surveillance des plus féroces.

Les secrets de l’Etat m’étaient ouverts. J’accompagnai Ceausescu chez Kadhafi. Je sus, longtemps avant le reste du monde, quelles armes de destruction massives étaient en préparation dans le désert de Libye. Je participais aux couvertures des groupuscules armés d’extrême gauche censés précipiter à l’Ouest la faillite du capitalisme à coup d’attentats, de prise d’otages et d’assassinats de grands patrons. Nous entraînions avec l’aide du camarade Tito des activistes palestiniens. Nos filières étrangères étaient efficaces : nous étions passés maîtres dans l’art de récupérer à notre compte des brevets sans débourser un sou ou presque. Les fournisseurs capitalistes devaient nous aider, détente oblige. Pourquoi ne pas en profiter ? A ce jeu-là, nous n’eûmes pas le moindre mal à exploiter la naïveté occidentale.

Je rigole encore de la joyeuse compagnie du camarade Lupescu, prenant des airs altiers pour singer le vieux De Gaulle. Comme nous avons ri à l’évocation de ces négociations de façade au sujet des brevets Renault ! Alors que nous affirmions notre admiration pour la vision politique du président français entrevoyant « de l’Atlantique à l’Oural » une Europe assez forte pour contenir la puissance américaine, nos agents s’infiltraient en sous-main dans les dossiers secrets du constructeur pour lui chiper son savoir-faire. Nous avons tout volé, sans rien payer. Les autorités françaises endormies par nos beaux discours n’y ont vu que du feu. Et Dacia a vu le jour. Chapeau bas ! [en français dans le texte]

Ce petit jeu bien rôdé aurait pu continuer longtemps. La passivité débonnaire des démocraties était notre fond de commerce. Mais je suis un homme, Monsieur le Président. Le souvenir des temps heureux de l’entre-deux guerres me travaillait. Mon statut ne faisait pas de moi un homme libre. Je voulais revivre l’époque sincère du bien-être. Travailler pour détruire le monde libre ne m’a jamais intéressé.

Un jour je partis. J’étais en mission à l’Ouest, je décidais d’y rester. Au pays, tout était resté en l’état : ma maison, mes affaires, mes voitures, mon violon. Ma famille. Toutes mes affaires furent détruites, l’on mit ma fille en prison.

Les Américains me recueillirent. Ils me questionnèrent très longtemps pour savoir si je n’étais pas une taupe. Il me suffit de lâcher quelques informations croustillantes pour qu’ils me croient sur parole. Je révélais combien leur système d’espionnage était infesté jusqu’à l’os par nos propres relais. Le ménage fut radical. Ils durent tout repenser de A à Z. L’Otan fut réformé. Ronald Reagan, convaincu que la détente n’était qu’un leurre, lança sur mes conseils le projet Guerre des Etoiles. C’est à partir de là qu’ils commencèrent à avoir le dessus.

La suite est dans les livres d’histoire. Après la faillite communiste, je projetais déjà de revenir m’installer dans mon pays natal. Mais vos prédécesseurs m’ont traité en pestiféré. Monsieur le Président, entendez-moi bien, je n’ai pas trahi mon pays. J’ai trahi les tortionnaires qui le dirigeaient. J’ai dit non quand d’autres s’accommodaient de la tyrannie. Combien ont eu ce courage ? Et j’ai abattu ce régime de cauchemar. Sans moi vous ne seriez encore qu’un pitoyable apparatchik sans avenir. Pardonnez cet éclat, mais que la vérité soit dite : JE NE SUIS PAS UN TRAÎTRE. Vous êtes du côté de la justice : j’attends votre amnistie.

Je suis revenu incognito au pays. Maudites retrouvailles. Bucarest, avec ses façades poussiéreuses et sa voirie éventrée, semble sortir d’un bombardement. Chaque lampadaire supporte un invraisemblable enchevêtrement de câbles. Reliés par dizaines, ils strient de leur noirceur la moindre vision du ciel. J’ai voulu retrouver mes semblables. Dans le tram l’on m’a bousculé sans ménagement. J’ai senti l’odeur sordide et caractéristique – mélange d’humeurs corporelles, de matières fécales et de choux – de la pire indigence.

Un même quartier, une même rue, présentent un panorama honteux de la société bucarestoise. Building dernier cri, cage à poules des temps administrés, maison de la Belle Epoque et ruines médiévales se juxtaposent en un fatras précaire. Beaucoup d’immeubles sont frappés d’un même sceau. Je me suis approché et j’ai lu : « risque sismique ». Au prochain tremblement de terre, ils s’effondreront. Alors, à quoi bon les restaurer ? On les laisse dans leur crasse. Ainsi les nombreuses terrasses de Lipscani, rendez-vous de tous les routards occidentaux venus retrouver ici un semblant de vie festive internationale. Comme dans tant d’endroits de par le monde, conçus sur un même modèle insipide et idiot, on vient entre amis y boire des bières en regardant Barcelone-Chelsea sur écran plat. On pourrait se croire au Quartier Latin, dans la vieille Prague, à Phuket ou Playa del Carmen. A croire que l’on voyage si loin pour retrouver les mêmes habitudes fatiguées, supporter la même muzak, se vautrer dans les mêmes beuveries.

Le pire est sans doute l’insupportable satisfaction que l’on vous jette à la figure en vous servant d’un air blasé des plats quelconques, des vins acides ou trop mûrs, des pâtisseries dégoulinantes de beurre sucré.

Est-ce ainsi qu’est devenue la capitale des Roumains ? Je suis bien placé pour connaître les ravages du traumatisme infligé à tout un peuple par l’emprise totalitaire. Après 1990 il a fallu tout reconstruire, tout aménager, éduquer les citoyens, les faire entrer dans l’Europe. Mais plus de vingt années plus tard ? Je me suis renseigné, Monsieur le Président, sur l’aspect de Paris en 1965, deux décennies après sa propre libération des forces nazies. Une grande capitale, moderne et vivante, bruissante de culture où les dégâts de la guerre ne sont plus qu’anecdotes. Mais Bucarest n’en finit pas de sortir du communisme.

Monsieur le Président, j’aimerais que vous répondiez à cette simple question : où passe l’argent de l’Europe ? J’aurais tant aimé être surpris par Bucarest, trouver un semblant de civilisation dans son aménagement, emprunter des trottoirs praticables, contempler des façades débarrassées de ces gigantesques publicités au nom de la dignité due au passant – sans parler de celle des personnes qui logent derrière. On aimerait que les seuls lieux rutilants soient autre chose que des casinos ou boîtes de strip-tease. La restauration du centre historique est empêchée, m’a-t-on dit, par d’interminables procédures judiciaires. Sans compter, a-t-on ajouté d’un air entendu, l’influence des Tziganes sur cette entreprise. Croyez-le ou non, j’avais oublié la facilité avec laquelle le bouc émissaire est invoqué pour justifier sa propre incapacité.

A la Gare du Nord j’ai pris un train. Son nom était engageant : la Flèche Bleue. Est-ce de l’humour ? En vérité le convoi n’est guère plus rapide que la navette qui relie l’Aéroport de Newark au centre de New York. Je suis descendu après plusieurs heures d’inconfort dans une petite ville. Un chauffeur de taxi m’a dit « le Christ est ressuscité ». J’avais oublié que c’était Pâques. Mon premier réflexe – héritage d’une vie passée en terre civilisée - fut de lui faire comprendre que sa croyance n’engageait que lui et qu’il ne fallait pas compter sur moi pour le conforter dans sa superstition. Heureusement je tins ma langue. Il ne fallait pas attirer l’attention sur moi dès mon arrivée. D’un ton timide et un peu honteux, je lui donnais la réplique rituelle : « En vérité, il est ressuscité ». Je croyais échapper à la touffeur de la métropole dans ce coin reculé et me voilà engoncé dans l’étroitesse des conventions rurales. L’essor de la foi m’a estomaqué. N’y a-t-il donc aucune séparation entre l’Eglise et l’Etat dans votre pays, Monsieur le Président ? Je lis les gros titres des quotidiens nationaux : la résurrection de Jésus, l’entretien avec tel dignitaire orthodoxe à la mine sévère… A la radio du taxi j’entendais le commentaire éclairé d’un envoyé spécial assurant au bon peuple que la lumière sainte était apparue spontanément à Jérusalem. Je ne sais quel Patriarche avait fait le voyage en jet pour ramener la flamme du miracle au pays, et de là la diffuser à l’ensemble des églises du territoire. Je me suis demandé un instant si pareil lavage de cerveau n’était pas comparable à celui vécu en terre d’Islam.

La religion est un ramassis de mythes, auxquels chacun est libre d’adhérer si l’envie lui en prend, mais pensez-vous un seul instant que ce modèle puisse servir de fondement pour construire le monde de demain ? Imaginez-vous CNN célébrer en titre principal la montée au ciel de la vierge Marie ?

Je voulais me fondre dans la petite ville en portant les habits de tout le monde. Peine perdue, l’accoutrement accentue ma gaucherie. Chacun me dévisage sans vergogne. Je voulais retrouver le cœur de mon pays. Me voilà plus étranger que jamais.

Alors que j’écris ces lignes dans la quiétude amère d’une maison – je ne vois personne mais je sais que les ragots vont bon train, derrière les volets clos qui protègent ma retraite – je me prends à évoquer nos retrouvailles prochaines. Je descends d’un avion blanc spécialement affrété, à l’aéroport Henri Coanda d’Otopeni. Un taraf en habits festifs joue en mon honneur la Hora de l’Union. Une petite fille aux cheveux noués par un ruban tricolore vient me remettre dans une révérence le pain et le sel, immémoriaux symboles de bienvenue. Vous êtes là, Monsieur le président, à moins que ce soit votre futur. Vous me remettez la clef du pays. Par-dessus la foule immense, j’aperçois sur une banderole les mots : « Bienvenue au héros ». Des vivats s’élèvent : « gloire à celui qui nous débarrassa du Conducator ! ». J’avance entre deux rangées de gardes nationaux au garde à vous. Une limousine aux couleurs officielle m’attend pour me conduire à l’Athénée. Dans cette salle prestigieuse, la Philharmonie George Enescu anime une soirée de gala. Le chef en habit d’apparats – queue de pie et gants immaculés – interrompt le récital et m’invite sur l’estrade. Il me remet le Stradivarius de Josef Joachim dont je fus autrefois l’acheteur au nom de l’Etat. Dans un silence recueilli je joue enfin l’Humoresque, déchaînant une ovation dont on parlera encore dans un siècle.

Voilà, Monsieur le président, le destin dû à un homme de ma trempe. Le temps presse. Je suis âgé et je peine à rédiger cette lettre à la lumière jaunâtre d’une ampoule de faible puissance. Dans quelques minutes, la baba qui m’a loué la chambre entrera sans frapper. Sans mot dire, elle déposera sur mon bureau une soupe aigre où surnagent des bouts de carottes. Je trouverai le sommeil au son étouffé des refrains de Manele venus de la maison voisine – des Tziganes.

Je ne suis pas un traître. La nation me mérite. Ne me laissez pas mourir ici.

Je vais maintenant entreprendre la relecture de cette lettre. A mon habitude je ne pourrai pas aller plus loin que la première page. Alors je la déchirerai en mille morceaux pour peut-être recommencer demain. Peut-être, Monsieur le Président.

Votre dévoué serviteur.






dimanche 20 mars 2011

Millénium, polar entre originalité et conformisme

Le succès mondial de Millénium

Emblème du renouveau littéraire scandinave, en filigrane des commentaires sur le Salon du livre consacré aux Lettres Nordiques, feuilleton vedette sur France Culture pendant le mois de mars, Millénium s’est imposé comme un incontournable du roman contemporain suédois. De fait, ce « polar addictif, au suspense insoutenable », comme l’annonce sans détour le 4e de couverture du livre édité par Actes Sud, est un « succès phénoménal dans le monde entier ».

Intrigué par cette exaltation collective, je me suis intéressé aux ingrédients utilisés par Stieg Larsson pour le tome 1 de la trilogie, Les hommes qui n’aimaient pas les femmes.

Un beau pavé. Couverture noire, illustration intrigante : un visage adolescent, présenté de trois quarts, pose sur nous un regard sans grâce. Le torse invisible du personnage est entouré par une enfilade de petites têtes féminines, reliées entre elles par une cordelette façon Jivaros. L’intrigue promet d’être criminelle,  mystérieuse, cruelle. Et longue, très longue : sept cent six pages écrites en petits caractères.

L’amateur de littérature sait que son temps est compté. L’inventaire des grands livres aujourd’hui disponibles donne le vertige, tant il y a à lire, à relire. S’embarquer dans Millénium est comme prendre une place pour une longue traversée dont on espère tout le long qu’elle tiendra ses promesses. Seul l’intérêt de la destination pourra justifier le temps passé à bord. Or il s’agira ici d’heures ou de jours. La question est donc légitime : faut-il prendre le temps de lire Millénium ?

Attention, pour apporter des éléments de réponse à cette interrogation je devrai dévoiler certains éléments essentiels de l’histoire. Avis aux futurs lecteurs…

Un polar, deux quêtes

Faute de preuves, le journaliste Mikael Blomkvist, co-fondateur et rédacteur vedette du journal Millénium, vient de se faire condamner à une peine de prison par un patron véreux. Il reçoit une offre d’un industriel à la retraite, Henrik Vanger, qui lui propose des révélations fracassantes sur son adversaire. Mais à une condition : enquêter au préalable pendant une année sur la disparition énigmatique de sa nièce Harriet, il y a plus de quatre décennies.

Provisoirement mis à l’écart de son journal, voilà Blomkvist exilé pendant de longs mois sur les lieux du crime, une petite île de Suède. Là, il tâche de reconstituer l’enchaînement des faits, sous le regard ambigu des nombreux membres de la famille Vanger. De révélation en révélation, le journaliste, aidé par la jeune surdouée Lisbeth Salander, parvient à mettre à jour une vérité stupéfiante qui élucide enfin l’affaire Harriet. Muni des révélations promises par Henrik Vanger, Blomkvist met en accusation définitive le patron qui l’avait fait condamner.

C’est en justicier auréolé des deux exploits – avoir démêlé l’énigme de la disparition et porté la lumière sur les turpitudes du PDG « ripou » - que Mikael Blomkvist reprend la direction de Millénium.

L’histoire de ce polar est à la fois un whodunit (« qui l’a fait ? » ou la recherche du coupable dans une situation inextricable) et une féroce critique sociale. Selon Larsson, les grandes entreprises ne valent pas mieux que la mafia ; leurs patrons sont aussi méprisables que les trafiquants.

Originalité et poncifs


Mais le livre est un polar peu ordinaire. Sa structure surprend : elle surabonde de précisions, met sous les yeux du lecteur des cartes géographiques et un arbre généalogique, fait intervenir de nombreux protagonistes. Ceux-ci mettent en soin particulier à s’emparer de la parole pour de longues causeries, auxquelles répondent patiemment d’autres personnages tout aussi diserts. Les dialogues, dans Millénium, occupent des pages entières.

Ce foisonnement, et la richesse qu’il fait supposer, impriment un rythme particulier à la narration. Pendant plusieurs dizaines de pages, l’on se demande en vain ce qui fait le prix de cette histoire menée sur un rythme lent, parsemée de redites et redondances. Le lecteur est mis devant un dilemme très concret : faut-il abandonner la lecture, en renonçant ainsi à la  la promesse d’un dénouement extraordinaire ?

Alors, il faut bien poursuivre tant bien que mal, supporter la description de cet univers maussade où lentement, très lentement, au prix de multiples digressions, prend forme l’issue de la double quête.

Une fois le lourd bouquin refermé l’on se prend à réfléchir à cette histoire. Elle promettait d’être étrange. Certes, elle contient des mystères, des meurtres, des coups de théâtre. Et elle comporte des aspects originaux : les personnages ne sont pas des jeunes premiers, bien au contraire. Le héros est dans la quarantaine avancée. Il partage en toute transparence sa maîtresse « officielle » avec le mari de celle-ci. Une autre de ses amantes est proche du 3e âge. La jeune surdouée n’est pas un éblouissant top model, mais au contraire une fille effrayante de maigreur, sans les attributs qui plaisent d’habitude aux personnages de polars. Elle a pourtant déjà eu plusieurs dizaines de partenaires.

Cette rupture des moules conventionnels soulève l’attention, et le succès du livre lui doit certainement beaucoup.

On ne peut s’empêcher néanmoins de ressentir une impression mitigée. Le contenu formel du roman donne le sentiment d’être composé d’idées déjà vues.

Par exemple, l’on apprend dans le dernier tiers que Harriet, l’adolescente disparue dans les années 1960, n’est en réalité pas morte. Mais, à la vérité, quel lecteur ne s’en doutait ? Comme à l'accoutumée, un meurtre sans cadavre signifie que la victime est bien vivante.

Le criminel est quant à lui l’un des principaux suspects, à savoir un membre de la famille Vanger. Or, la surprise eût été qu’il ne le fût pas. Certes, il n’y a pas eu un meurtrier mais plusieurs. La recette du Crime de l’Orient-Express est excellente, quoiqu'un peu trop usitée.

L’assassin est, comme dans la quasi-totalité des films et romans criminels depuis trois décennies, un serial killer. Pourquoi s’arrêter en si bon chemin, ce tueur en série exécute ses victimes selon des principes bibliques. Et il et a aménagé sa cave en une salle de torture. Une magnifique ribambelle de poncifs ! Le "phénoménal" Larsson se complaît ici dans la plus parfaite orthodoxie.

Et ce n’est pas tout. Le héros, malmené par notre si original criminel, est secouru par sa jeune amie au moment même où il allait rendre l’âme. L'on croirait une recette tirée du Cinémastock de Gotlib et Alexis. Cette jeune fille est une geek surdouée et asociale, mais au bon cœur, la morale est sauve. Bien entendu, Mikeal Blomkvist couche avec elle, comme avec les deux autres principaux personnages féminins.

Tous les industriels sont des méchants vraiment méchants, que ce soit le patron véreux qui fait emprisonner le journaliste ou l’oncle de la disparue qui insiste pour que la vérité ne soit pas publiée.

Lisbeth Salander la geek sait, en trois minutes chrono, entrer dans n’importe quel ordinateur verrouillé par mot de passe, maîtrise à la perfection plusieurs langues, possède une mémoire photographique, est capable de trafiquer son deux-roues comme d’installer en un temps éclair un système de surveillance électronique.  Larsson, intéressant pour sa peinture de mœurs décalées, tombe dans un conformisme exacerbé quand il s’agit des ressorts de l’histoire.

L’invraisemblance des fleurs séchées

On ne saurait commenter ce récit sans parler de son intrigue invraisemblable. Je renvoie ici au mystère insondable exposé dès prologue de Millénium, l’affaire des fleurs séchées. Chaque premier novembre, Henrik Vanger reçoit par la poste une fleur séchée sous cadre. L’expéditeur est inconnu. La provenance du mystérieux colis peut varier : Stockholm, Londres, Paris, Copenhague, Londres, Madrid, Bonn, Pensacola aux États-unis.

Vanger sait que cet envoi anonyme a un lien avec la jeune fille disparue, qui offrait traditionnellement une fleur séchée à son oncle pour son anniversaire. Alors, pourquoi un tel colis après qu’Harriet n’a plus donné signe de vie ? Est-ce une vengeance contre le vieil homme ? La police se déclare impuissante à enquêter. Il n’existe aucun moyen de remonter à l’expéditeur de ce colis annuel.

En partant de ces quelques éléments, qui n’aurait pas l’idée élémentaire de consulter la liste des suspects – grosso modo l’ensemble des membres de la famille Vanger – pour savoir lesquels étaient en mesure de voyager, et de poster année après année la fleur pressée sous verre et encadrée depuis différentes villes à travers le monde ?

Cet examen sommaire aurait permis d’identifier Anita Vanger, installée à Londres depuis les années 1970, et qui travaille pour une compagnie aérienne. Est-il crédible que le vieil Henrik Vanger, qui a passé une partie de son existence à réfléchir à la disparition de sa nièce, ne fasse pas le lien entre le métier d’Anita, ses nombreux déplacements impliqués par son métier, et la provenance des colis ? On peine à imaginer que le commissaire de police si impliqué dans la résolution de l’affaire ait négligé une telle piste.

Le métier de chef d’escale à la British Airways d’Anita était pourtant de notoriété publique. L’information est donnée par la bouche même de sa sœur dans la première partie du livre, page 289 exactement.

L’ange sans la bête


Mais il y a plus. L’auteur échoue à exploiter la noirceur grandissante de ses personnages positifs. Il y avait là un sujet en or : ceux qui combattent au nom des principes de civilisation adoptent, en pleine conscience, les procédés de leurs ennemis.

Ainsi, Lisbeth Salander n’hésite pas à violer la vie privée de ceux qu’elle estime être des « salopards ». Et Stieg Larsson s’emploie à défendre son héroïne. Il se pose en partisan d’une pratique somme tout positive, et légitimée par les faits.

p. 419 « … moi aussi j’ai des principes qui correspondent à ton comité d’éthique. J’appelle ça le principe de Salander. D’après moi, un fumier est toujours un fumier et si je peux lui nuire en déterrant des saloperies sur lui, c’est qu’il l’a mérité. Je ne fais que lui rendre la monnaie de sa pièce. »

Pour l’héroïne de Larsson, le salopard l’est par essence. Quoi qu’il puisse faire, aucun rachat n’est possible. Dès lors tout est permis : viol de la vie privée, usurpations, manœuvres visant à l’élimination physique par des tiers. Juger arbitrairement et supprimer les individus nocifs est un procédé habituel des dictatures. Il faudrait « éliminer la pomme pourrie avant qu’elle contamine le panier ».

Salander met en pratique le rêve de tous les totalitarismes, la maison de verre qui nie le droit à la vie privée. Dès la page 159, sa morale est explicite : « Tout le monde a des secrets. Il s’agit simplement de découvrir lesquels. »

Tout le monde participe sans état d'âme à cette curée. Blomkvist, « héros équilibré », non seulement admet les pratiques de Salander, mais se promet de les utiliser à ses fins personnelles.

« Mikael décida de demander à Lisbeth Salander de procéder sur Borg, quand l’occasion se présenterait, à l’une de ses si subtiles enquêtes sur la personne. Rien que pour la forme. » p. 691

Le dénommé Borg est un journaliste que notre héros n’apprécie pas. L’inimitié personnelle justifie ici que l’on puisse lancer des « enquêtes subtiles » - entendez : intrusions dans l’intimité pour constituer un dossier à charge. Voilà le sympathique Mikael devenu aussi « salopard » que ses adversaires. A son notoire insu et, ce qui est plus préoccupant, au probable insu de l’auteur du roman qui dresse jusqu’à l’ultime page un portrait flatteur de son justicier sans tache. Faudrait-il voir l’expression d’une tentation totalitaire chez Stieg Larsson ?

Stieg Larsson, histoires de style


J’ouvre le livre au hasard. Page 613. Je recopie :

« Ils se levèrent vers 10 heures, prirent une douche ensemble et s’installèrent dans le jardin pour le petit-déjeuner. Vers 11 heures, Dirch Frode appela et dit que l’enterrement aurait lieu à 14 heures et demanda s’ils avaient l’intention d’y assister.

- Je ne pense pas, dit Mikael.

Dirch Frode demanda à pouvoir passer vers 18 heures pour un entretien. Mikael dit qu’il n’y avait pas de problème. »

Et cela continue, tout au long du tome, avec des précisions fondamentalement inutiles qui donnent envie de relire les fiches horaires de la SNCF pour trouver un peu de légèreté. L’emploi du temps heure par heure des personnages est de la plus cinglante vacuité, et l’on se demande bien l’intérêt d’un tel pensum digne d'un rapport plat et sans âme de quelque gratte-papier besogneux.

A la vérité, ces phrases sans ressort et alignées avec complaisance font penser à un procédé artificiel pour tirer à la ligne, enfiler les paragraphes et les chapitres. Il serait possible de les retirer sans craindre de nuire à la structure générale de l’ouvrage. C’est dire à quel point elles sont superflues, tant et si bien que le contenu formel de ces quelques centaines de pages se révèle en définitive bien plus faible que l’épaisseur du volume ne le laisse supposer.

L’impression est renforcée par un style souvent étrange. Beaucoup d’adverbes, des expressions bizarres. Prenons la page 334 : « elle dévora ses sandwiches nocturnes ». Sandwiches nocturnes ? Certes, on comprend tous les mots de cette locution, dont le sens paraît clair. Mais l’expression sonne faux. On ne dira pas, que je sache, « je mange un steak diurne » à la place de « en plein jour, je mange un steak ». Il s’agit peut-être d’un particularisme suédois que les traducteurs ont tenté de restituer en français, sans grande fortune dans ce cas.

Ailleurs, page 182, on trouve la phrase « Mikael versa un peu de lait dans une soucoupe, que son invité ne tarda pas à laper ». La tournure sans être absolument incorrecte n’est pas très heureuse. Il est recommandé de ne pas séparer « que » de son antécédent. Une phrase plus correcte, à défaut d’être plus intéressante, pourrait être construite ainsi : « Dans une soucoupe, Mikael versa un peu de lait que son invité ne tarda pas à laper ».

Ce n’est sans doute pas grand-chose, dira-t-on. Certes. Mais l’accumulation de ces petites anicroches ne fait qu’accroître au fil de la lecture le sentiment d’avoir sous les yeux un livre mal écrit, ou mal traduit. Le style emprunte parfois au langage familier, sans que l’utilité de cet usage ne soit flagrante (p. 563 : « elle sortit se balader pour balancer discrètement l’ordinateur dans l’eau sous le pont ». Pourquoi « balancer » et non « jeter » ?).

Terminons la revue de style en soulignant les banalités dont Stieg Larsson n’a pas jugé bon de se défaire : « On aurait dit qu’elle avait le pressentiment d’une catastrophe à venir » (p. 498). Fichtre ! Le lecteur tressaille. Lisbeth Salander quand elle monte à l’attaque : « Elle montra les dents comme un fauve. Ses yeux étaient noirs et brillants. » (p. 552). Est-ce là le style d'un maître du polar ?

Honnête et sans génie


Alors, Millénium 1 « Les hommes qui n’aimaient pas les femmes » est-il un mauvais roman ? Non, sans qu’il ne soit un chef d’œuvre pour autant. C’est un polar dans la bonne moyenne du genre, certainement pas un sommet de la littérature.

Son problème, qui est aussi sa valeur en quelque sorte, est qu’il donne au lecteur du genre ce qu’il est en droit d’attendre. Une énigme, une enquête, du sang et du sexe, un vilain serial killer et un vilain patron, un happy end. Mais aussi : des personnages inattendus et somme toute bienvenus dans l’univers tant codifié du polar.

Faut-il prendre le temps de lire Millénium ? Les amateurs d’inattendu seront déçus. L’amoncellement de méandres, de détails inutiles et de fausses pistes dont l’auteur parsème le texte cache en réalité un solide conformisme. Ceux qui auront prêté l’oreille sans discernement aux dithyrambes ont seront pour leurs frais : à défaut de sommet littéraire, voici un polar bien honnête et très long, qui ne parvient en aucune façon à sublimer le genre.

Post scriptum 1 : la traduction


Une fois cet article en cours d’achèvement, je prends connaissance de la polémique qui opposa le critique Jacques Drillon aux traducteurs de Millénium en 2008. Ici : http://bibliobs.nouvelobs.com/romans/20080417.BIB1139/les-bourdes-de-millenium.html . Cela me conforte dans l’idée que la traduction n’est pas irréprochable, même si J. Drillon a relevé d’autres « bourdes » que celles que je cite plus haut. Voir aussi la réponse des traducteurs sur la même page.

Post scriptum 2 : la tentation totalitaire de Stieg Larsson


Par ailleurs, j’apprends dans l’Express que Stieg Larsson (http://www.lexpress.fr/culture/livre/les-enfants-de-millenium_822924.html) s’était engagé en 1977 auprès des rebelles du Front populaire de libération en Erythrée, et désirait léguer ses biens à section communiste d'Umeea, en Suède. L’on comprend mieux la tentation totalitaire que j’avais cru entrevoir – sans doute à juste titre - en lisant Millénium.

mercredi 23 février 2011

Démocratie arabe

Plaçons-nous dans la peau d'un historien du futur s'intéressant à ce qui se passe de nos jours. Pourquoi se produisent aujourd'hui des mouvements libertaires dans les pays arabes ? Quel événement a pu convaincre ces populations que leur culture n'était pas fondamentalement opposée aux préceptes démocratiques ?

On profère un peu trop vite que l'ensemble de ces pays était encore, au début de 2011, des dictatures, avec à leur tête un homme fort ou une dynastie.

Or, cela est faux. Il existe depuis plusieurs années une véritable démocratie parmi eux. Un pays arabe - je ne parle donc pas d'Israël - qui ne soit ni dictatorial, ni sous l'emprise d'un émir ou d'un roi quelconque. Un pays où la presse est libre. Un pays où le vote, ouvert aux femmes, est massivement respecté. Un pays dont la constitution a été choisie démocratiquement. Un pays soumis aux attaques des ennemis de la liberté de toute obédience, extrémistes chiites comme sunnites.

Ce pays, c'est l'Irak. Libéré de la terreur par l'intervention occidentale à laquelle la France jugea bon de ne pas s'associer, préférant Saddam Hussein à la liberté, comme hier elle préférait Ben Ali au peuple tunisien. Si l'on avait écouté Chirac, de Villlepin et l'ensemble quasi complet de la classe politique française, l'Irak serait encore aujourd'hui une dictature.

Mais voilà. La guerre a eu lieu, le processus de libération a été long et sanglant, aujourd'hui la réalité est imparable. La possibilité d'une démocratie arabe a été prouvée par les faits. L'Irak encore fragile mais vaillante sert de modèle à tous ceux qui veulent libérer leurs nations.

Le pari néo-conservateur était de provoquer une onde de choc démocratique dans cette région du monde. Ce qui se passe en ce moment prouve que l'idée n'était ma foi pas si mauvaise. George Bush, pour les historiens du futur, aura vraisemblablement l'image d'un visionnaire hors du commun, tout comme Ronald Reagan - dût cette perspective contrarier l'obsession antiaméricaine si largement répandue dans notre pays.

vendredi 11 février 2011

La complainte de Rachid

Ivre de vitesse et d’aisance, un papier gras dessine au loin de gracieuses mauresques dans l’abandon d’un bref maelström de souffle et de poussière ; son erre folle s’abîme enfin dans l'effusion poisseuse d'un Piaggio désaffecté. Des cris de gamins subjugués par quelque jeu bagarreur se font entendre, réverbérés et difformes, par-delà d'invisibles murs surmontés de bris de verre acérés. L’horizon illumine par bribes d’éclats mordorés la couronne d'un stade immense, laquant le firmament du halo irréel de ses projecteurs. Ce soir est soir de match. Là-haut en plein ciel, parmi les sommets de la cité des Rouges-gorges, un quadrimoteur silencieux au teint argentin zèbre l’éther encore baigné de soleil d’un fil de coton aux longues effilochures. Plein ouest : destination Londres, Cuba, New York.




Mustapha contemple quelques secondes l’effluve duveté du long courrier avant de baisser doucement la tête. Est-il triste ? Gai ? Bien malin qui saurait le dire. Son visage évoque celui de ces gens au regard tourné en eux, indifférents aux contingences de l’immédiat. Mustapha réfléchit. Il se tait.

C’est un jeune. A vrai dire, un regard étranger ne saurait déterminer s’il est encore adolescent, mineur avancé ou déjà adulte. Qu’importe. Le sens moderne du mot ne décrit pas une classe d’âge, mais se veut plutôt l’expression d’un sentiment diffus, mêlant racisme, défiance, paupérisme et pitié. Aux yeux de tous, au premier regard c’est un jeune. Un problème. Son univers est un quartier. Un nid à problèmes.

Ses amis sont là, assis à même les marches d’un escalier. D’autres jeunes. Silence. Leurs yeux fixent le vide.

Mustapha rompt le silence. De sa bouche mi-close tombent trois mots, trois simples mots lâchés sans passion.

- Désoeuvrement. Vacuité. Marasme.


Insensiblement tous les regards se tournent vers lui. Rachid est le premier à répondre. Son ton est assuré.

- Peux-tu développer ta pensée ?

- Oui, dit Mustapha. Je songeais que notre vie est terne. Nous ne sommes pas riches, mais cela est sans doute normal au vu de notre âge ; en revanche il nous est difficile de savoir ce qui sera de nous dans trois ans, dans quelques mois ou même dans un futur proche. Un travail rémunéré et valorisant ? Mais qui voudra donc de nous dans un milieu professionnel reconnu ?

Mustapha marque une pause. Du lointain, réfléchis par le labyrinthe du quartier, l'on devine des échos de musique rap.

- Allons-nous céder aux facilités du trafic de drogues ? reprend-il. De cela, je crois, nous en avons déjà parlé.

- Non seulement nous en avons parlé mais la discussion a tourné court, dit Rachid. Je te rappelle que de mon point de vue, revendre de la drogue n’est somme toute pas déshonorant.

- Oh, ça, je ne le sais que trop bien, ce que tu penses. Permets-moi de te rappeler, en toute amitié, que cette activité est non seulement déshonorante, elle est aussi illégale. Tu joues gros, mon frère.
- Illégale ? Rachid hausse les épaules. Illégale ?

La loi est pour les Français. Ne disent-ils pas dans leur religion « rendre à César ce qui appartient à César » ? Ce sont nos oppresseurs. Ils ont envahi mon pays, l’ont ruiné, y ont accompli des massacres dont même leurs livres d’histoire renâclent à mentionner le fait, n’ont daigné le quitter que sous la force des armes et de la volonté du peuple.

Et puis, quand ils ont eu besoin de nous pour faire tourner leurs usines, ils nous ont fait venir, par charters entiers, nous faisant quitter notre terre bien-aimée, avec son miel, ses douceurs, ses filles au teint de cannelle, son soleil inondant le bon vivre fraternel. Adieu dunes que doucement le vent caresse et secrètement offertes au zéphyr, laissant deviner aux confins du monde quelque caravane balançant sous le poids des épices, de l’encens et de l’or de Tombouctou, aux cris de joie de jeunes bergers oublieux un instant de la surveillance de chèvres bises. Adieu vol concentrique de l’épervier traquant la gerboise aux yeux étrécis par le jour à son zénith. Finis, les appels du muezzin chantant au village l'amour d’une dévotion unanime de l’Éternel, invitant chacun à méditer l’enseignement du Très haut.

Bel et bien fini, tout cela. Et pour quoi donc ? Nous entasser dans des tours sans nom percluses de crasse et dans lesquelles aucune étincelle d’humanité n’a jamais jailli, suant la pisse, l’atrabile et la pourriture, aux étages condamnés où seules prospèrent les blattes ? Nous confier l’assemblage de leurs autos, la garde de leurs rejetons, le ramassage de leurs poubelles ? Nous confiner dans la condition miteuse que l’on soupçonne d’être notre état de nature ? Pouah. Est-ce cela, la liberté occidentale ?

Il y a plus. Les pratiques esclavagistes ruinent leurs discours fondés sur de bonnes intentions. L’esclavage, aboli ? Laisse moi rire. Ah ! Il est toujours vivant sous leur crâne. Regarde un peu autour de toi ! Les discothèques ? Pas pour toi, homme à tête de mouton. Les boulots gratifiants ? Avec ton faciès ? Tu peux rêver, mon ami. Ta place est au bazar du coin, à moins que tu préfères vendre des kebabs. Sauce blanche ou ketchup ? Dis-moi, où sont les grands patrons noirs ou arabes ?

Et maintenant, on veut même nous empêcher d’honorer la mémoire de notre peuple en nous déniant le droit de l’habit de nos pères. Leur prétendue laïcité, la belle affaire ! Veux-tu savoir ? C’est une arme contre l’Islam. Laisse-moi donc me gausser ! C’est à ces gens-là que tu voudrais me faire obéir ? Et sont-ce leurs lois que tu envisages de respecter si obséquieusement ?

Là-bas, les premières lueurs de la ville préludent à la nuit. Sur l’un des plus hauts toits, un néon défectueux renonce à afficher l’intégralité d’une marque automobile japonaise, ne laissant voir qu’un OYO paraissant le mufle hideux de quelque monstre gigantesque.

Mustapha laisse échapper un murmure.

- Combien de fois l’avons-nous entendue, ta complainte, Ô Rachid. Ne comprends-tu pas que le déni de réel étouffe ta lucidité ? Je ne sache aucun peuple innocent devant l’histoire – et certainement pas celui dont tu te réclames et qui est pourtant aussi cher à ton cœur qu’au mien. 
(Rachid engage un mouvement d’humeur et s’apprête à lancer une réponse virulente, mais Mustapha l’arrête d’un geste bref).

Non, laisse-moi parler, à présent. Nous sommes français. Que tu le veuilles ou non : le choix de la nation s’impose à nous. Nous sommes allés à l’école ici, notre civilisation est celle de ce pays. Notre avenir est ici, pas dans une culture d’outre-mer qui dorénavant nous est étrangère, et dont tu enjolives innocemment les atours. Cela signifie – sacrebleu, mais cesse donc de vouloir m’interrompre !

- C’est que je te vois venir, compagnon d’infortune, tance avec humeur Rachid. Ne compte pas sur moi pour renier mon passé.

- Mais au nom de cet attachement irrationnel, fondé qui plus est sur des sentiments mythiques (proprement dignes du mythe : le sable chaud, les caravanes de dromadaires, les chèvres bises, voilà donc l’univers kitsch que tu t’es construit en guise de Paradis perdu ?), te voilà embrigadé à défendre l’invraisemblable – l’impossible accord d’une culture appliquée et d’une utopie. En un mot : France ou burqa, que choisiras-tu ?

- Tu ne vas quand même pas refaire le coup de la femme objet, s’insurge Rachid. La burqa n’est pas une négation de la femme, mais un fait culturel.

- Certes, mais l’un n’empêche pas l’autre, vois-tu, réagit Mustapha. La tradition française supporte mal cet accoutrement perçu, à juste titre me semble-t-il, comme une provocation.

- Mais c’est précisément le nœud du problème. La provocation est un moyen de tester la santé démocratique. C'est précisément là un enseignement de nos démêlés avec Charlie Hebdo. Peut-on choquer en démocratie ? Oui, par définition. Et comment peut-on le vérifier ? En choquant. Que je sache, les caricatures du Prophète aussi étaient une provocation, et parfaitement légale. Un poids, deux mesures ? T’insurges-tu contre les placards publicitaires offrant au regard public le corps de femmes nues ? Eh bien, garde ta pornographie, et je conserve mes traditions.

- Il ne s’agit pas que de cela, ne feins pas de l’ignorer, Rachid. Notre religion est malade de ses fous de Dieu. Ces fanatiques sont habiles à exploiter les faiblesses de l’occident démocratique, et toute démocratie est par définition vulnérable : comment peut-elle se défendre sans se renier ? Dans ce contexte les fondamentalistes ont la part belle, exploitant la moindre faille législative, se réclamant à cors et à cris des droits de l’homme pour promouvoir une idéologie qui précisément récuse ces mêmes droits.

Beaucoup des gens d’ici ne s’y trompent pas : les revendications faites au nom de la tradition et de la liberté sont bel et bien comprises comme des chevaux de Troie fondamentalistes. Pourquoi devrais-je supporter l’érection de nouvelles mosquées quand notre ville manque précisément de bibliothèques, d’hôpitaux, de salles de concert ? Quelle est la priorité : les croyances ou la connaissance ? Se scléroser dans une pratique superstitieuse ou se donner les moyens de surpasser sa condition ? Le choix est décidément clair. C’est pourquoi il me paraît sage de renoncer à nos traditions quand elles vont à l’encontre de celles de notre pays d’accueil.

- Bel exemple de soumission, vraiment. La liberté vaut pour tous ou elle ne vaut pas, dit Rachid.

- La liberté consiste justement à détruire les murs de sa prison identitaire, dit Mustapha.

- Excusez-moi, messieurs, dit Azzedine.

Azzedine, l’un des membres de la bande de jeunes, intervient en écartant les mains à la manière d'un homme politique disposé à présenter une concession à son adversaire.

- Eh bien, dit Azzedine, en vous écoutant parler j’ai le sentiment que vous négligez la notion de reconnaissance. N’est-ce pas le but ultime d’un être humain, avoir la possibilité de voir sa valeur intime reconnue par ses pairs ? L’imperfection de ce mécanisme ne porte-t-elle pas le fondement de tant de massacres dont l’histoire est parsemée ? Kundera, je crois, disait qu’il n’y a pas de plus grande satisfaction qui soit que d’être acclamé par le public d’un stade.

Or, cette reconnaissance est toujours suspecte dans une société féodale ou fondée sur la servitude. Qui reconnaîtra la valeur des maîtres ? Certainement pas les esclaves, dont l’opinion est évidemment prisonnière de leur condition. Et qui saurait, sans saper les fondements d’une telle société, apprécier les esclaves en tant qu’hommes à part entière ?

Quand j’étais jeune homme, je fus le témoin, là-bas au pays, d’une scène qui m’a marquée. Un type conduisait sa famille en voiture et, je ne sais pour quelle raison, a commencé à invectiver un autre automobiliste arrêté au feu rouge. Le ton s’est envenimé ; les deux hommes sont descendus avec l’envie manifeste d’en venir aux mains. Mais le père de famille n’avait pas remarqué que son interlocuteur était un policier en uniforme. Ce dernier a simplement donné une baffe magistrale au type désemparé, qui n’a même pas cherché à protester. Il a fait demi-tour, est remonté dans sa voiture d'où sa femme et ses gosses avaient tout vu et a repris le chemin. Je crois qu’il pleurait.

Voilà ce que je veux dire. Le féodalisme, la crainte, l’humiliation – ici du citoyen lambda devant la brutalité du pouvoir – sont des traits marquants de « nos » sociétés, fussent-elles gorgées de soleil et bercées par le pas brimbalant de méharis.

Seule une société démocratique, en revanche, est capable d’offrir la reconnaissance. Chaque individu n’a dès lors plus besoin de prouver par le fer et le sang sa fierté. L’énergie de son âme est consacrée à des tâches pacifiques.

- Oui, la satisfaction du thymos, dit Rachid après un long silence. Hegel, Kojève, Fukuyama. Faut-il donc voir en cette terre d’exil l’accomplissement de la fin de l’histoire ?

Au diable vauvert, le cratère de l’immense stade de football éructe des clameurs démoniaques à chaque action de jeu. Sous la lueur infernale de ses projecteurs, noyant pelouse et tribunes de milliards de watts, des grappes humaines vocifèrent à l'unisson à l’encontre d’une vingtaine de bipèdes obnubilés par l’erre du ballon. Bientôt des hardes ivres de démence déferleront par gerbes alentour, vomies par toutes les portes du stade. A l'accoutumée elles mugiront dans un bouquet de Kro des slogans revanchards, racistes et niais. Les revendeurs feront des affaires ce soir. Et si les circonstances s’y prêtent, une chasse à l’autre aura peut-être lieu.

- … et du dernier homme, pensa Mustapha.


La géopolitique de l'ordinaire - Réflexions sur La géopolitique de l'émotion, de Dominique Moïsi

Un modèle pour comprendre le monde d’aujourd’hui : voilà ce que propose Dominique Moïsi dans son essai La géopolitique de l'émotion (2008). Son sous-titre éclaire le propos du chercheur français : Comment les cultures de peur, d’humiliation et d’espoir façonnent le monde.

En effet, explique-t-il dans la première partie Le choc des émotions, chaque culture réagit selon les émotions qui lui sont propres. Ce phénomène fondamental est négligé, voire méprisé, par la plupart des experts. Pourtant, explique l’auteur, les émotions ne sont pas de l’unique ressort d’une pensée romantique : elles contrôlent les êtres, décident de leurs actions, pour le meilleur et pour le pire. Le sentiment de confiance est essentiel pour déterminer la capacité des peuples à agir. Or, la confiance est plus ou moins vivace selon la façon dont les émotions d’espoir, d’humiliation et de peur sont ressenties et maîtrisées.




Même si nous n’en avons pas une conscience aiguë, poursuit l’auteur, la mondialisation aujourd’hui possède deux facettes. La première nous est familière, puisqu’il s’agit de l’américanisation. Mais l’Asie et son influence toujours plus croissante ne sauraient désormais être ignorées. La mondialisation est donc bipolaire.

Elle s’accompagne d’un accroissement des richesses, rendue évidente par les moyens de communication, et provoque en retour des réactions extrêmes. Cette nouvelle opposition remplace désormais le mur de Berlin : voilà la carte géopolitique actuelle. Et les émotions des différentes cultures pourraient être dessinées sur cette carte. L’on mettrait ainsi en évidence des zones plus ou moins soumises à l’espoir, à l’humiliation ou à la peur : la carte des émotions dominantes.

La culture d’espoir s’est déplacée d’Ouest en Est. La « Chininde », ensemble fictif réunissant la Chine et l’Inde, accuse une croissance économique annuelle de presque 10% depuis près de deux décennies.
La Chine table sur le temps qui joue en sa faveur. Ce pays émerge aussi en tant que puissance politique, capable d’arbitrages internationaux : « la Chine est de retour » après des siècles d’effacement, renouant ainsi avec une tradition prestigieuse. Mais les défis ne manquent pas, comme celui de l’évolution de son mode de gouvernement, foncièrement inadapté à ses ambitions planétaires.
L’Inde est en revanche une immense démocratie. Plusieurs industriels puissants viennent aujourd’hui de ce pays. Sa diversité est sa force, mais aussi sa faiblesse. Aussi lui faudra-t-il surmonter ses inégalités. Et sa croissance ne pourra perdurer qu’au prix d’une consolidation de ses infrastructures.

D’autres pays asiatiques restent à l’écart de la culture d’espoir : par exemple, les dictatures de Corée du Nord ou de Birmanie. Le Japon est également à part, mais pour d’autres raisons. Ce pays très moderne reste soumis à la hantise des phénomènes naturels. De plus, le Japon est relatif déclin économique et démographique. Autant de raisons qui le soumettent davantage à la peur qu’à l’espoir.

Les pays musulmans, continue D. Moïsi, sont hantés par l’idée de la fin de l’islam. Depuis le XVIe siècle et le déclin inexorable de l’empire ottoman, cette angoisse de civilisation en péril alimente le soupçon de complot extérieur et nourrit ainsi une culture d’humiliation. Les dirigeants des pays musulmans trouvent commode de désigner des boucs émissaires pour masquer leur propre incapacité : États-unis, Occident, Israël. Quand il s’agit d’examiner ses propres faiblesses, la culture musulmane se réfugie dans le déni de réel. En Europe, les jeunes musulmans sont mis à l’écart et le phénomène s’est encore accru avec les attentats islamistes. Certains états du golfe prospèrent économiquement mais sont encore trop fragiles pour entraîner les autres nations musulmanes. La culture, en déclin, semble toutefois reprendre des forces grâce à des artistes installés en Europe.

L’Occident quant à lui perd son rôle de modèle. La culture de peur guide désormais ses actions. Après l’espoir né de l’effondrement communiste, l’Europe se replie aujourd’hui sur elle-même et souhaiterait sans doute se protéger de ses voisins par de nouveaux murs. Signe de faiblesse structurelle, elle a été incapable de mettre fin au conflit de l’ex-Yougoslavie sans l’aide américaine. D. Moïsi souligne combien la construction européenne manque de cœur, si bien que ses peuples eux-mêmes sont sceptiques sur l’avenir de l’Europe.

L’autre rive de l’occident, l’Amérique, s’interroge sur le désamour dont elle est victime. Sa réponse au 11 Septembre, selon l’auteur, fut disproportionnée au point qu’elle la discrédita aux yeux du monde. De ce fait, les États-unis sont devenus un pays oppresseur. Les guerres qu’ils engagent sont des impasses ou des désastres. Certes, l’élection d’Obama peut être un gage de renouveau ; il faudrait, quoi qu’il en soit, donner plus de poids à l’Europe pour rééquilibrer l’occident.

Dominique Moïsi parle ensuite d’autres pays jugés « inclassables ». La Russie et l’Iran comptent sur leur puissance énergétique. Israël se fragilise politiquement. L’Afrique est minée par la corruption, la maladie, la guerre ; peut-être que la nouvelle génération de dirigeants sera capable d’y remédier. L’Amérique Latine reste partagée entre régimes progressistes et populistes.

Le livre se termine sur deux visions du monde en 2025, selon la façon dont les « émotions » auront pu être maîtrisées ou non d’ici cette date. A celui du pire (terrorisme, nouvelle explosion des Balkans, protectionnisme, épidémies) répond le scénario de l’idéal (paix au Proche Orient, prise en main des dérèglements climatiques par les USA, etc.)

Fukuyama, Huntington… Moïsi ?


Dominique Moïsi inscrit son essai dans la lignée de deux célèbres ouvrages de géopolitique des années 1990. La fin de l’histoire et le dernier homme, de Francis Fukuyama, et Le choc des civilisations, de Samuel Huntington. Tout en s’opposant aux thèses de ses prédécesseurs, le chercheur français emprunte certains de leurs procédés. L’idée d’une nouvelle cartographie du monde est le fondement même du Choc des civilisations. La notion de ressorts intimes propres à chaque être humain (tout comme les émotions) est au cœur de la réflexion de Fukuyama.

Or cette filiation revendiquée – non dans le contenu de la thèse, mais dans son objectif – surprend à plusieurs titres. Disons-le sans détour, le livre de D. Moïsi étonne par sa légèreté. Les essais de F. Fukuyama et S. Huntington sont à ce titre des ouvrages beaucoup plus imposants, bien qu’imprimés en caractères plus petits. Pour le dire autrement, la quantité brute de texte est, comparativement, beaucoup moins consistante chez Moïsi que chez ses devanciers.

Cette remarque n’est pas qu’une simple constatation quantitative. Écrire avec rigueur et précision réclame des développements, des arguments, des sources, des réfutations. Autant de caractéristiques dont foisonnent les livres des deux experts américains. La fin de l’histoire et Le choc des civilisations sont des textes denses et bien étayés. Cette richesse les rend difficile à contredire, et c’est ce qui en fait le prix. En s’efforçant de comprendre pourquoi ces thèses heurtent notre façon de voir, nous voilà obligé de reconsidérer nos propres convictions, et peut-être de débusquer quelques préjugés. Autrement dit, leur lecture active nous pousse à approfondir ou modifier notre rapport au monde.

Or cette même richesse est ce qui manque cruellement à La géopolitique de l’émotion. Dire que l’émotion est un facteur déterminant pour décrire le monde, pourquoi pas ; l’idée est plutôt bienvenue dans une discipline ardue et vue comme manquant de cœur. Hélas, il est à craindre que l’on n’écrive pas de bon essai de géopolitique avec de bons sentiments. Ainsi, l’auteur préfère rester à des niveaux de détail très généraux, illustrant son propos par son expérience personnelle et quelques impressions.

Mais voilà, ce faisant il offre son travail vulnérable à la critique de tout un chacun. Fonder des considérations planétaires à partir d'anecdotes peut être sympathique pour lancer le débat de l’apéritif. Mais le lecteur est en droit d’attendre autre chose d’un expert du domaine, d’autant plus que de multiples petits détails injustifiés, mal formulés ou désagréables viennent gâcher l’agrément de la lecture.

Accrocs de lecture : sur l’Asie


Par exemple, les Asiatiques sont patients, leur émotion dominante est l’espoir. Confiance en soi, dans ses capacités, dans son devenir, explique D. Moïsi.

La Chine, justement, vient de réussir « son examen de passage dans la modernité » (p. 12). A quelle occasion ? L’organisation des Jeux Olympiques de l’été 2008, selon l’auteur. Ainsi, il suffisait de réunir la foire aux muscles et aux records suspects pour devenir modernes. Avec un peu de recul, cependant, il ne semble pas que la Chine ait fondamentalement changé à la mi-2008.

Entendons-nous bien : que la Chine change, c’est un fait. Qu’elle entre plus ou moins dans la « modernité », on peut en discuter. Que cet « examen de passage » soit « réussi » avec les derniers JO laisse plus que sceptique ; ou bien il faudrait encore une fois assurer cette opinion par des arguments de choix, ce qui n’est pas fait ici.

De même, l'on reste sceptique devant les éléments avancés pour illustrer l’émergence de la « Chininde ». L’acupuncture, le stade de Pékin (avantageusement comparé, on ne sait pourquoi, au Palais Garnier qui est pourtant une merveille d’architecture), un opéra sur une légende chinoise. Vous l’ignoriez peut-être, tout comme moi, mais l’ouvrage lyrique Le voyage en occident fut monté à Manchester, Paris et Berlin. Cette rencontre entre musique pop européenne et personnages costumés chinois serait donc un nouveau Tristan et Isolde, un Wozzeck du XXIe siècle ? Voire ! Je n’ai pas souvenir que le monde de l’art ait été chaviré par cet événement.

D. Moïsi cite aussi l’énergie de Bollywood, facteur de renaissance de la comédie musicale. Je ne savais pas, je l’avoue, que les navets de Bollywood allaient désormais pousser dans mon jardin de cinéphile.

Et pourquoi insister sur « le succès de l’acupuncture » ? On peut trouver cette pratique thérapeutique chinoise sympathique ou originale, cela n’est pas la question ; mais on aura du mal à trouver un malade gravement atteint – par la morsure d’une vipère ou d’un chien enragé, par le SIDA ou le cancer – que l’on puisse guérir par les principes d’acupuncture. Mettre en balance médecine « occidentale » et pratiques traditionnelles chinoises est, au mieux, un trompe l’œil. Illustrer par cette notion l’émergence de la pensée chinoise est tout simplement fallacieux. Comme toute science, on est las de le rappeler, la médecine est universelle et non « occidentale ».

La fameuse « patience chinoise » est également commentée en termes flatteurs. « La Chine, empire qui revient, annonce l’auteur page 76, est infiniment plus patiente que l’Occident ». Hélas ! Combien les Tibétains auraient aimé que les Chinois fassent preuve de cette légendaire patience à leur égard ! Qu’aurait donné ce même massacre de masse perpétré par un empire infiniment moins patient que l’Occident ?

L’Islam, l’humiliation, la peur


Dominique Moïsi décrit l’humiliation propre aux pays d’Islam, et l’incapacité de ces mêmes pays à se développer. Ce faisant il reprend une très ancienne constatation sans pour autant porter d’éléments nouveaux. La question de l’évolution des sociétés musulmanes était déjà, au XIVe siècle, au cœur de la réflexion d’Ibn Khaldoun. Et l’on ne saurait trop conseiller la lecture de Arabes, si vous parliez, du Tunisien Moncef Marzouki (éditions Lieu Commun), qui dépeignait en 1987 et avec quelle acuité ! le mécanisme d’humiliation de la nation arabe.

Moïsi ne se prive pas de nous faire connaître son opinion sur l’affaire des caricatures de Mahomet : « il est certain que la liberté de la presse ne doit pas comprendre le droit d’insulter gratuitement les émotions les plus profondes des autres » (page 116). Il est donc « certain » qu’il ne faut pas faire de peine aux islamistes, mieux encore : « certain » qu’avant toute publication il est nécessaire de quémander l’avis des « autres » afin de ne pas « insulter gratuitement leurs émotions ». Étrange conception de la liberté, fille captive des croyances religieuses. Dommage que Moïsi ne soit pas plus précis au sujet de cette affaire : le « scandale des caricatures » est, on devrait s’en souvenir, le fruit d’une manipulation intégriste.

Pour illustrer la « peur » de l’Occident, D. Moïsi raconte comment, une année après les attentats de Londres, il a eu peur pour sa vie en se trouvant assis en face d’une femme complètement voilée dans le métro de la capitale anglaise. Il a été, comme l’Occident aux abois, victime de ses « préjugés ».

L’anecdote est peut-être intéressante au plan personnel, sa portée reste très limitée pour étayer un ouvrage de géopolitique. Au surplus, il ne s’agit pas de préjugés mais bien au contraire d’un jugement fondé sur des faits. Les attentats de Londres ont bien été commis par des terroristes islamistes ; porter un voile intégral dans le métro de Londres, constamment sous la menace de nouveaux assauts islamistes, suscite une peur dès lors légitime. Être sous la menace constante d’illuminés qui veulent votre peau pour ce que vous êtes (et non pour ce que vous faites) réclame un minimum de vigilance ; sans quoi l’on verserait dans l’inconscience. Est-ce avoir peur que d’être vigilant ?

Par ailleurs, est-ce que les jeunes gens d’Ispahan n’ont pas, eux aussi, peur de la police religieuse ? Que dire des internautes chinois face à la police politique, ou des prisonniers voués au Laogaï – le goulag chinois ? Ne sont-ils pas, et ô combien plus que nous, sous l’emprise d’une peur démesurée ?

Approximations


Il faudrait, pour peindre la carte de l’Occident aux couleurs de la peur, disposer d’analyses plus solides. Ce même défaut parcourt l’ensemble de l’essai : dès la préface (page 14) l’on apprend que le monde s’est « radicalement transformé » en 2008 et 2009 car « l’espoir et la peur semblent s’y être développés, en parallèle, de façon exponentielle ».

« De façon exponentielle » signifie, au sens commun, en augmentation constante et constamment accélérée. Elle reflète une envolée démesurée. On voudrait savoir sur quels éléments l’auteur se fonde pour avancer cette impression si catégorique, d’autant plus que la « radicale transformation » du monde pendant cette période n’est pas flagrante au non expert. Certes, une violente crise économique éclata en septembre 2008. Avec quelles conséquences ? Des pays ont-ils été rayés de la carte ? A-t-on assassiné les dirigeants du G20 ? Une bombe sale aurait-t-elle massacré une capitale européenne ? Le glacis soviétique est-il réapparu ? Un gouvernement fasciste a pris la tête des USA ? La Californie a fait sécession ? L’Afrique a-t-elle été décimée par la grippe aviaire ? L’arme nucléaire aurait-elle été utilisée ?

Le monde change, c’est un truisme, mais qu’il ait radicalement changé entre 2008 et 2009 est, jusqu’à plus ample informé, une vague impression plus que le fruit d’une analyse raisonnée. Étrange rapport aux bouleversements du monde, puisque l’on lit page 31 que « la domination de l’Occident sur le monde commence à la fin du XVIIIe siècle avec le Raj Indien » et non, comme l’annoncent les livres d’histoire, à la conquête des Amériques.

Un livre d’opinions


Le livre prêterait moins le flanc à la critique si l’auteur assumait son choix de proférer des opinions, et non des analyses. Prenons une phrase comme (p. 72) : « d’une façon générale, notre définition de l’Asie comme continent de l’espoir, comprenant les Philippines ou l’Indonésie – qualifiées par leurs remarquables progrès économiques -, est à la fois orientée et un peu exagérée ; elle n’en reste pas moins fondamentalement juste ». Elle rend bien l’impression d’à peu près qui parcourt l’ensemble du livre. Grosso modo, c’est ainsi, comme je vous l’écris, assure l’auteur ; même si ici ou là j’en fais trop, j’escamote, je brode, j’en rajoute, qu’importe ! – puisque, en définitive, j’ai raison.

En bon Européen, Dominique Moïsi n’oublie pas le traditionnel couplet anti-Américain. Ah, ces droits de l’homme « que l’Amérique oublie souvent de mettre en pratique » (page 76). Cette très ancienne accusation, fille de l’obsession antiaméricaine, méritait plus de nuance, davantage de précision ; dire que Guantanamo est une honte et Abu Ghraib une infamie n’est pas une analyse. C’est un avis ordinaire, sans valeur en soi. Les questions qui valent sont : les droits de l’homme ont-ils été bafoués ? Si oui, dans quelle mesure ? Par quelle autorité ? Comment a réagi la Cour Suprême ? Les responsables, s’il y a lieu, ont-ils été jugés ? Les jugements ont-ils été appliqués ? Et ainsi de suite. Autant de points dont l’éclaircissement permettrait de valider – ou non – l’accusation de manquements fréquents aux droits de l’homme par les États-unis. Cette analyse élémentaire devrait permettre de comprendre les faits et d’aller au-delà de l’opinion basique. N’est-ce pas, précisément, ce que l’on attend d’un spécialiste ? La pertinence d’un Jean-François Revel, ici, fait cruellement défaut.

Signalons quelques fautes de conjugaison : page 18, « s’ils devaient réussir, ce seraient par eux-mêmes individuellement » ; page 126, « celle qui garanti l’égalité des sexes ». Le style est trop souvent impersonnel et bancal : « Le pétrole et le gaz russes, ainsi que la richesse qu’ils confèrent, n’ont pas vocation à l’amélioration de la vie sur terre » (p. 32). On ignorait que le pétrole et le gaz « avaient vocation » à quoi que ce soit.

Page suivante, le très laid « Peuple caméléon, ils peuvent imiter… », ou encore (p. 91) « le Japon est la preuve vivante que modernité et occidentalisation ne sont pas synonymes » - et ainsi de suite. Il est exact que si un ouvrage écrit en anglais par un Français, et traduit ensuite en langue française, peut comporter quelques bizarreries, il n’en reste pas moins vrai que l’éditeur n’a pas été très pointilleux dans sa relecture. Et que penser d’une phrase comme (p. 83) « à la différence de l’Angleterre, la Chine n’est pas une île » ? Articuler que l’Angleterre est une île aurait valu, il n’y a pas si longtemps, le bonnet d’âne au collégien étourdi.

Le livre de Dominique Moïsi est mal installé. Il s’annonce comme une alternative aux thèses de Francis Fukuyama et Samuel Huntington, sans avoir les moyens de son ambition. C’est un recueil d’opinions, décrivant le monde actuel à très grosses mailles sans véritablement donner les moyens de comprendre les enjeux. Car si j’annonce que les Chinois sont à la fois bercés d’espoir et devant de graves défis, je me prépare à avoir raison dans tous les cas de figure. Que la Chine devienne le pays sans partage de la mondialisation, et je pourrai annoncer l’avoir prédit au nom de la culture d’espoir. Si en revanche le géant peine à poursuivre son ascension ou s’effondre, je déclarerai sans plus de difficulté avoir parfaitement entrevu l’ampleur des défis posés aux Chinois, qu’une seule culture d’espoir ne suffisait évidemment pas à surmonter.

A ce titre, les deux descriptions du monde en 2025 proposées en fin d’ouvrage sont éloquentes. Quelle est donc la valeur d’une analyse permettant d’envisager le tout et son contraire ? Le procédé fait irrésistiblement songer aux diagnostics des médecins de Molière pour lesquels un malade mourait malgré eux mais guérissait par la grâce de leurs prétendus soins.

Géopolitique de l’ordinaire


Il y a deux manières d’innover en géopolitique. La première est d’annoncer des choses surprenantes, en appuyant le discours sur des sources et un raisonnement solides. C’est ce que fait Francis Fukuyama dans La fin de l’histoire et le dernier homme.

La deuxième est de présenter une thèse classique mais en l’étayant par des raisonnements foncièrement originaux : une manière d’éclairer différemment un tableau déjà connu pour mettre en valeur des perspectives insoupçonnées.

Or, La géopolitique de l’émotion ne joue sur aucun des deux registres : ce livre énonce des idées courantes, appuyées par des faits contestables.

On a déjà évoqué les faits, parlons des idées. La Chine est un monstre commercial en devenir, mais confronté à de graves défis ? L’idée était peut-être neuve, il y a trente ou quarante ans. Le Japon est miné par le vieillissement de la population ? On le sait depuis un demi-siècle, au bas mot. Le monde musulman souffre de son incapacité à embrasser la modernité ? Mais le débat, comme on l’a dit, était déjà soulevé par Ibn Khaldoun, au Moyen-Âge. L'Afrique, en proie à la misère et aux massacres, et l'Amérique Latine, partagée entre populisme et raison ? On pensait déjà le savoir. L'Europe craint d’être supplantée par les États-unis ? Cette hantise ne remonte nullement à la fin de la première guerre mondiale, comme le dit Dominique Moïsi, mais bien avant encore, puisque Émile Zola, par exemple, la mentionne explicitement dans son roman La terre.

Le soupçon de crise profonde engageant le déclin de l’Amérique est quant à lui suffisamment ancien (et jusqu’à aujourd’hui démenti par les faits) pour qu’il ne puisse être accepté sans plus d’arguments.

L’on s’étonne, pour finir, qu’il n’y ait eu personne, chez Flammarion, pour attirer l’attention de l’auteur sur le contresens qu’il commet au sujet de Fukuyama. La géopolitique de l’émotion et La fin de l’histoire et le dernier homme sont pourtant publiés dans deux collections voisines à la même couverture jaune. Quand le Français écrit :

« C’est l’achèvement de [l’« ère des idéologies » du XXe siècle] qui fit dire à Francis Fukuyama – à tort bien sûr, car ce ne sera jamais vrai – que l’histoire elle-même était parvenue à son terme »

ne se rend-il pas compte qu’il tombe dans un travers grossier, celui de juger un livre sur son seul titre ? Pourtant, Fukuyama lui-même prend soin de démonter cette méprise dès les premières pages de son essai (je souligne) :

« Ce dont je suggérais la fin n’était évidemment pas l’histoire comme succession d’événements, mais l’Histoire, c'est-à-dire un processus simple et cohérent d’évolution qui prenait en compte l’expérience de tous les peuples en même temps. Cette acception de l’histoire est très proche de celle du grand philosophe allemand G. W. F. Hegel. »

Pour le dire autrement, Fukuyama pose la question de savoir si le modèle de démocratie libérale (au sens large : ce terme ne désigne pas forcément l'Amérique capitaliste mais tout régime réellement démocratique, de gauche comme de droite) ne répond pas aux plus intimes aspirations de l'homme, reprenant l'intuition de Hegel voyant les troupes de Napoléon défiler sous ses fenêtres.

Du reste, la simple lecture du livre aurait suffi à lever le doute. Par exemple, dans le chapitre intitulé Intérêt nationaux, l’Américain annonce des événements à venir « cataclysmiques et sanglants » à cause du possible éclatement de la Yougoslavie – rappelons l’année de l’essai : 1992. Est-ce là la pensée naïve de quelqu’un célébrant le terme de l’histoire ? D'autant plus qu'il envisage, dans sa conclusion, l'hypothèse que nous ne sommes pas encore parvenus à cette fameuse fin de l’histoire.

Autant d’éléments qui attestent le sérieux et la valeur de la pensée de Fukuyama ; l’on regrette d’autant plus que le Français, « l’un des meilleurs spécialistes des questions internationales », soit pourtant incapable de poser une alternative d’une même valeur intellectuelle.

Références


La géopolitique de l’émotion – Comment les cultures de peur, d’humiliation et d’espoir façonnent le monde
Dominique Moïsi
Traduit de l’anglais par François Boisivon
Champs actuel 954, Flammarion, 2010
ISBN 978-2-0812-3495-6
Prix France 8 €

The Ghost Writer - L’homme et son fantôme

Roman Polanski est-il un grand cinéaste ? Sans aucun doute. Mais après avoir utilisé un adjectif aussi plat que « grand », je me dois de compenser cette banalité par une justification dans les règles.

Dans son dernier film, un jeune écrivain britannique (Ewan McGregor) est chargé de réécrire la biographie d’un premier ministre anglais à la retraite (Pierce Brosnan). Le précédent nègre – en anglais, « écrivain fantôme » - est mort l’on ne sait trop comment : accident ? suicide ?

Les entretiens du nouveau ghost writer et de l’homme politique se déroulent sur une île au large de New York. Là, dans une vaste villa moderne et inquiétante, l’ex prime minister a installé son staff. Au fil de son enquête biographique, l’écrivain met à jour des contradictions, qui le mèneront au cœur d’intrigues politiques compliquées - jusqu’à la découverte d’une incroyable vérité.

L’on ne trouvera pas ici l’histoire du film en détail. Quel intérêt de vouloir plaquer des mots sur une telle leçon de cinéma, précisément conçue pour être vue ? Il y a longtemps que le grand écran ne nous avait plus proposé une oeuvre d'une telle perfection artistique.

L’intrigue installe en douceur mais sans complaisance la sensation de malaise qui étreint le personnage principal. A peine croit-il maîtriser les événements qu’il bascule dans de nouvelles péripéties. Cette course à l’abîme très polanskienne rappelle celle de la Neuvième porte. Le spectateur, témoin du questionnement du héros, l’accompagne dans cette quête mortifère.

Et pour parvenir à ce résultat, Polanski sait filmer les choses sans importance, les petits riens qui justement donnent du relief au récit. L’hésitation des employés du bateau face à une voiture abandonnée, le vain acharnement du jardinier confronté au vent éparpillant les feuilles, le bref embarras du héros à faire coulisser la poignée de sa valise : autant de détails sans importance et d’une très grande force. Sans importance, car les supprimer ne modifierait en rien l’intrigue. D’une très grande force, car leur présence donne justement son intérêt à la narration. Enlevez-les, et le film devient juste bon, voire banal, venant grossir la masse de ces innombrables séries américaines qui peuplent les heures de grande écoute.

Conservez-les comme l’a voulu Polanski, et le film est irremplaçable, unique. Quel autre cinéaste est encore capable d’illustrer avec un tel soin de l’ordinaire une histoire précisément extraordinaire ?

Ce résultat est obtenu sans pathos, sans affect, de façon très naturelle. Polanski montre à quel point il est capable de filmer des scènes où, virtuellement, il ne se passe pas grand-chose. Que ferait un réalisateur moyen ? Des gros plans, une musique angoissante, des séquences hachées. Un montage d’où le doute et l’embarras seraient absents, où chaque sentiment serait souligné au crayon gras, imposé au spectateur. Une sorte de jeu télévisé où le public serait invité à applaudir, huer ou sangloter selon les pancartes qu’on lui présenterait.

Rien de tel chez Polanski. Son cadrage sans fard présente les choses telles qu’elles sont. Aucune recherche de spectaculaire. Aucune musique tonitruante. Et le résultat parle pour lui : on sait gré au cinéaste de faire confiance à l’intelligence de ses spectateurs.

La technologie tient un rôle particulier dans l’intrigue. Les objets inanimés ont-ils une âme électronique ? L’on ressent, de la part du cinéaste, de l’ambivalence envers une certaine modernité qui nous aide et nous moucharde en même temps. Un numéro de téléphone portable, laissé par le nègre décédé, met involontairement le héros en relation avec un personnage inattendu ; le GPS habité par une volonté propre qui mène le jeune homme vers une curieuse destination ; Google au courant des relations troubles de certains protagonistes avec les milieux industriels et militaires.

A travers cette manifestation technologique, le nègre mort recommence sa propre enquête. Le jeune homme incarne sa volonté défunte. Le ghost writer réalise en quelque sorte l’accomplissement d’un écrivain fantôme. Le titre du film désigne dès lors les deux personnages, le vivant et le mort, soumis aux mêmes tentations et mus par des forces qui les dépassent.

Mais Polanski se moque aussi des clichés technologiques qui usent jusqu’à la corde le cinéma commercial. Un document est protégé par mot de passe ? Le héros tape au hasard quelques touches. Comme on l’a vue et revue, cette scène idiote où un inconnu parvient à découvrir en trois tentatives un password mystérieux, en essayant successivement le nom de la maman, des enfants ou du chien du propriétaire. Très fugitivement, l’on se plaint de voir Polanski tomber dans ce travers.

Pensez-vous ! Non seulement il l’évite mais il se moque encore de nous en faisant retentir une alarme que nous identifions aussitôt comme liée à la tentative d’intrusion, alors qu’il n’en est rien.

Un mot des acteurs. Ewan McGregor fait oublier ses mauvais films pour apparaître aussi remarquable de nuances et de naturel que dans Le rêve de Cassandre, dirigé par Woody Allen. L’on se félicite que Hugh Grant, à l’origine prévu pour le rôle, ait déclaré forfait. Pierce Brosnan incarne à merveille le double de Tony Blair, féru d’exercices physiques, de footing et de tennis, et fidèle toutou des Etats-Unis de George W. Bush. L’actrice dramatique Olivia Williams donne toute sa finesse ambiguë à l’épouse du ministre. Kim Cattrall est impeccable en carriériste de l’ombre. Tous les seconds rôles sont aussi marquants que des personnages côtoyés dans le réel : encore la preuve que Polanski sait comment filmer ces fragments de vie qui font tant la différence.

La situation mise en scène étonne par sa vraisemblance : un premier ministre britannique convoqué devant la Cour Internationale de Justice de La Haye pour avoir autorisé des tortures mortelles. Ainsi, l’outil de lutte contre les pires régimes se retourne contre ceux qui justement l’ont mis en place. Toute la question de la critique démocratique est contenue dans cette hypothèse : qui suis-je, si j’emploie les mêmes méthodes que le monstre que je prétends combattre ?

Mais elle étonne aussi par son invraisemblance. Une « taupe » d'une puissance amie au plus haut niveau de la politique anglaise ? Les méchants américains, coupables d’avoir mis le Moyen-Orient à feu et à sang à cause du lobby militaro-industriel ? Et, juste avant la fin (mémorable séquence où un billet passe de main en main), pourquoi ce geste bravache et inutile du jeune écrivain ? Un individu ordinaire n’aurait vraisemblablement pas pris un tel risque après avoir découvert l’ultime secret de l’histoire.

Peu importe. Là n’est pas le sujet du film. Il reste celui d’une quête, pas d'une question du bien ou du mal qui n’intéresse pas Polanski. Son cinéma est intelligent, bien filmé, parfaitement dirigé. Le cinéaste n’a rien perdu de sa maîtrise, bien au contraire. Il prouve que le 7e Art se passe fort bien d’extra-terrestres à la peau bleue ou aux allures de crevettes, de cataclysmes géants, de pseudo-psychologie fastidieuse, de social, d’érotisme facile, de 3D, d’effets de zoom et de musique tapageuse.

Qui, après Roman Polanski, saura encore servir de cette manière le cinéma ? Se poser la question, c’est déjà comprendre à quel point il est grand.



The Ghost Writer, sorti le 3 mars 2010
Réalisé par Roman Polanski

Avec Ewan McGregor, Pierce Brosnan, Olivia Williams, Kim Cattrall, Timothy Hutton, Tom Wilkinson, etc.
Sur un scénario de Robert Harris et Roman Polanski, d’après l’œuvre de Robert Harris

Directeur de la photographie Pawel Edelman
Monteur Hervé De Luze
Chef décorateur Albrecht Konrad
Costumière Dinah Collin
Compositeur Alexandre Desplat
Directrice du casting Fiona Weir

Voir détails sur http://www.allocine.fr/film/casting_gen_cfilm=132406.html



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